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Maltraitance à l'hôpital psychiatrique Philippe PINEL d'Amiens : témoignage de deux députés - 2017

Par Neptune 
le 14/11/2017

 
Alerté par le personnel soignant, le député François RUFFIN (La France Insoumise) a passé 24 heures dans l'Hôpital psychiatrique Philippe PINEL d'Amiens. Il en ressort révolté, diffuse son témoignage dans les réseaux sociaux, et interpelle l'Assemblée Nationale et le gouvernement. Deux mois plus tard, la députée Barbara POMPILI (La République en Marche) de la même ville, visite à son tour l'établissement. Même constat, et témoignage sur les réseaux sociaux. Nous donnons lecture de ces témoignages et des échanges à l'Assemblée Nationale. Les réponses de la députée-psychiatre Martine WONNER (Bas Rhin) et de la Ministre de la Santé et médecin Agnès BUZYN sont technocratiques, empreintes de bonne conscience, et en décalage complet par rapport aux faits observés et même par rapport aux recommandations de 2017 de la Haute Autorité de Santé et à la loi de 2016 sur l'isolement et la contention.
Neptune


François Ruffin, député France Insoumise d'Amiens (80), le 7 septembre 2017


Devant l'hôpital après sa visite - extraits

(...) Moi la restitution que je vais vous faire, je dirais que ça va partir du bas pour aller vers le haut. Du bas c'est l'expérience des soignants pour aller vers le haut c'est à dire pour aller vers l'ARS. Je vous en parle aujourd'hui parce que je vais faire paraître un petit bouquin qui s’appellera un député à l'HP et accompagnée d'une proposition de loi d'ici la fin de l'année je pense, donc on va pouvoir discuter de ça.

Et maintenant vous dire la modestie de ma démarche, même si j'y ai passé du temps et je considère
avoir fait mon travail sérieusement, il est évident que quand on vit à plein temps son travail comme vous le faîtes et depuis des années, vous allez peut être pas complètement vous reconnaître à l'intérieur, vous allez trouver que il manque des choses, que c'est simpliste, et tout ça c'est fatal. Quand on parle de quelque chose c'est fatal que tout n'y est pas. Donc simplement c'est voir si dans les grandes lignes, en gros on s'accorde sur un diagnostic.
(...)
Par exemple Marine elle achète des feuilles de papier pour que les gens puissent dessiner sinon apparemment ça pourrait attendre des semaines avant qu'ils aient de quoi dessiner, elle le fait sur son propre argent de poche, enfin sur son salaire, et malgré tout on sait pas si on va la garder, elle est mise dans une forme de précarité permanente et tout ça. Mais des gens formidables dans cet hôpital j'en ai rencontré plein, une psychiatre par exemple qui m'a fait un schéma dans tous les sens pour m'expliquer comment on devait soigner les patients schizophrènes mais que en gros il n'y avait pas les moyens aujourd'hui à l'intérieur de l'hôpital pour apporter tous ces soins là.
(...)
Ensuite ce que j'ai trouvé de moins superbe c'est la condition dans laquelle on vous fait exercer votre métier. Donc c'est pas vous qui êtes en cause mais par exemple je suis toujours dans la même unité avec un infirmier qui me montre. On passe dans une première chambre et dans la première chambre il y a 4 lits dans une chambre qui est prévue pour 2 personnes. Je lui demande depuis combien de temps c'est comme ça et il me répond que ça fait plus d'un an que les personnes sont à 4 dans cette chambre là. Ca que j'avais déjà dit avant de venir mais je le répète parce que cette intuition se confirme, c'est que moi si on me met déjà dans une chambre de deux, je sais pas ce que ça donnerait, mais si on me met avec 4 personnes, avec un placard divisé en deux, avec je suis au pied des deux autres lits, si je suis pas fou en rentrant, je suis fou en sortant. Et imaginez que ça dure comme ça pendant un an, un an et demi, je trouve ça délirant.

On passe à la deuxième chambre toujours dans le même service et il m'explique qu'on a installé des oculus, moi je savais pas ce que c'était mais c'était un genre de hublot qu'on a sur les bateaux, là il m'explique qu'on considère pas ça complètement comme une chambre d'isolement mais en fait c'est quand même une chambre d'isolement et là il y avait quelqu'un derrière qui se prenait pour un chien, comme s'il était encore dans un chenil puisque apparemment il avait eu à subir ça dans son enfance et il me dit normalement on devrait renouveler tous les jours comme c'est une privation de liberté, il devrait y avoir un renouvellement quotidien de ça hors aujourd'hui c'est fait à peu près toutes les 3 semaines et le psychiatre ne vient pas le voir, il signe juste le papier.

Donc là on voit très bien ce qu'il y a comme atteinte aux droits en l'occurrence puisque l'atteinte aux droits va être encore prolongée. À l'oculus suivant puisque là on a quelqu'un qui demande à sortir. Que j'avais vu, j'avais été prendre le gouter avec les patients et c'est un des patients qui avaient été remis en chambre d'isolement, du moins derrière cet oculus, qui lui cherchait à sortir, voulait communiquer avec nous, ce qui n'était pas le cas de la première personne, et qui ne pouvait pas sortir, qui était là privé de liberté. Et de la même manière il est peu vu par un psychiatre et on m'explique ensuite qu'il y a tout simplement pas de psychiatre dans le service. Il y a une personne qui passe apparemment une demie journée par semaine mais il n'y a pas vraiment de psychiatre dans le service. (...)

Je lui demande « mais qu'est ce qu'il y a comme projet médical » et là il me dit « des projets médicaux y'en a pas, comment on pourrait avoir un projet médical alors qu'il n'y a pas de médecin ». Donc voilà la situation.(...)

Le cœur de Pinel ne bat pas à l'intérieur de ces murs. C'est que l'essentiel pour les salariés de Pinel c'est ce qui se passe en extra-hospitalier, c'est les CMP, c'est les CATTP, c'est tout ça. Et ça c'est pas intuitivement quand on passe devant ces grands murs et qu'on y est habitué parce que c'est notre ville depuis toujours, on estime que c'est là que se passe la psychiatrie. Hors c'est quelque chose qui est constant chez tous les cadres de santé, chez tous les infirmiers, chez tous les aides soignants, chez tous les psychiatres que j'ai rencontrés, c'est au contraire une tension vers l'extérieur, un désir que le soin se déroule de plus en plus en extra-hospitalier et donc ça explique aussi une forme d'acceptation de la fermeture des services à l'intérieur de Pinel en se disant en fait c'est à l'extérieur que l'essentiel doit se passer. (...) Vous savez y'a par exemple un service comme Mosaïque qui se porte mieux, où les gens simplement c'est en extra quand on demande aux gens ils disent « on a encore le sentiment de faire notre travail », quand on demande aux gens de Mosaïque qui répondent « on a encore le sentiment de faire notre travail ». (...)

Pour en venir aux décisions de la direction, moi ce que je vois c'est un très haut niveau d'improvisation parce qu'on nous dit que l'essentiel c'est l'extra, vous savez ce que vous vous dîtes quand les soignants disent l'essentiel c'est tendu vers l'extra-hospitalier, on l'entend aussi au niveau de la direction. Maintenant je trouve qu'il y a une très forte part d'hypocrysie quand le premier service qui a fermé ici c'était justement une unité de préparation à la sortie donc une unité qui devait préparer les gens à aller vers l'extérieur. Ensuite peut être qu'elle ne fonctionnait pas parfaitement et tout ça, mais n'empêche que c’était un outil potentiel pour aider à la sortie donc quand nous explique que c'est pour aller vers l'extra et que la première décision qui est prise c'est de fermer une unité de préparation à la sortie il y a quand même une très forte incohérence. Et quant ensuite le premier réflexe quand il y a une nouvelle injonction de réduction des budgets au printemps, c'est de dire qu'on supprime un tiers des postes en extra-hospitalier et que c'est le premier réflexe qui apparaît, il y a à nouveau une contradiction avec l'objectif de dire, l'objectif c'est d'aller vers l'extra-hospitalier. Donc là l'improvisation de la direction qui en fait répond simplement à des exigences budgétaires de manière relativement brutale. Et là l'un des problèmes à résoudre, vous le savez peut être mais je vous le confirme, c'est que ici c'est financé à 100% par la sécu et le ministère de la santé autant les structures médico-sociales il y a un partage du financement entre le département et le ministère de la santé et la sécu. Donc quel est l'intérêt, le problème aujourd'hui il est là, ça va pas être énoncé de manière aussi cynique par le département, mais de manière inconsciente, quel intérêt aurait le département à par exemple construire des foyers d'accueil médicalisé, des MAS et ainsi de suite... C'est à dire qu'ils vont reprendre une charge qui va leur tomber dessus alors que tant que ça reste ici c'est la sécu et le ministère de la santé qui payent. Donc, de mon point du vue et j'en ai discuté avec l'ARS, là dessus il va y avoir un point d'accord avec l'ARS, ce qui devrait être fait au niveau national c'est faire que ce soit les mêmes financeurs qui payent pour le sanitaire et pour le médico-social de manière à ce qu'il y ait un intérêt pour ceux qui financent à construire des structures dans le médico-social alors qu'aujourd'hui il n'y a pas d'intérêt c'est comme s'il y allait y avoir un déplacement de charges. Sachant que serait à mon avis, ce serait un mieux humain parce qu'il y a plein de gens qui n'ont pas leur place ici et qui seraient sans doute bien plus heureux, par exemple je parlais de cette gamine autiste qui était bien plus heureuse quand elle était dans des foyers spécialisés et ainsi de suite et d'autre part ce serait un atout budgétaire aussi puisqu'une journée ici ça coute à peu près 800 euros, une journée dans des maisons spécialisées c'est 300 euros donc on y gagnerait à mon avis sur le plan humain et on y gagnerait aussi sur le plan budgétaire. Simplement il y a un blocage, qui est un blocage sur le plan administratif qui dure depuis 1975 et qui fait que le département devant financer, il ne finance pas et on reste dans une situation qui est bloquée, il créé quelques places de temps en temps pour faire genre mais il n'a pas envie d'un vrai transfert de charge. Donc je pense que là on a une difficulté qui du coup touche à la fois les familles en premier lieu et évidemment les soignants aussi.

Ensuite ma rencontre avec la direction. Ça a duré 3 heures, moi je m'attendais à avoir une rencontre en tête à tête avec Mr le directeur et avec son DRH comme on avait eu la première fois puisqu'avant de venir, d'être accepté ici pour passer un petit peu de temps on avait eu une rencontre avec tous les deux et là je me suis retrouvé avec un staff au complet pour un match de boxe qui a duré pendant 3 heures d'où je pense qu'on est tous sorti fatigué. Je vous donne un extrait, on parle de langue de bois, si vous touchez du bois, c'est dur, vous pouvez vous heurter à ça, là on n'est pas dans la langue de bois, c'est une langue molle, c'est une langue chloroforme, c'est une langue qui vous endort. Je vous en donne un extrait « la fermeture du service X s’inscrit dans cette dynamique d'un projet médical qui intègre et qui est la clef de voute d'un projet d’établissement qui durera sur 5 ans à compter de l'année prochaine, de 2018 jusqu'à 2022 » Ca dure comme ça pendant des plombes. Surtout ce que je vois c'est une direction complice de l'ARS, on pourrait avoir un certain refus voire une résistance, de manière à défendre l'établissement mais vous allez voir que chaque fois que dans le dialogue j'ai introduit l'idée que ça va particulièrement mal à Pinel, le directeur noie le poisson. Quand on voit le nombre de psychiatres qui ont démissionné de cet établissement dont on m'a fourni la liste lundi dernier c'est quand même tout à fait impressionnant. (...)

Là je dis « ça va pas trop dans votre hôpital au niveau de la psychiatrie », il me répond : « la pénurie est nationale au niveau de cette spécialité mais je vous en cite d'autres : l'anesthésie, la chirurgie, les gériatres, les urgences alors est ce qu'il faut remonter, l'histoire et dire que c'est une problématique de numérus clausus et puis tout ça ». Je veux dire on a un problème qui est grave peut être dans l'ensemble des secteurs, peut être particulièrement en psychiatrie mais enfin qui est particulièrement aigu dans cet hôpital psychiatrique à Amiens et là on vous envoie dans un noyage de poisson complètement généralisé. Alors l'avantage c'est que son DRH il ne biaise pas comme ça « les médecins partent parce qu'ils peuvent gagner plus en clinique privée ». Moi j'ai rencontré des tas de médecins qui m'ont semblé engagé dans leur travail, volontaires, qui ne sont pas venus dans le service public par hasard, qui ont le sentiment d'aimer les patients puisqu'il y a Mme Cormier qui est là. Je l'ai entendu « moi ça me fait pleurer je ne vais plus voir de schizophrènes » C'est des déclarations voilà, ça dit de la même manière que Marine au début elle en pleurait pour de vrai pour le coup de plus savoir si elle allait pouvoir rester dans ce métier qu'elle aimait ou pas. Mais quand on vient vous dire qu'on aime les schizophrènes ça démontre un engagement dans le métier et si jamais vous quittez ce métier là c'est pas pour des raisons financières. Ici c'est parce que les gens pour la psychiatrie, alors après j'ajouterai autre chose, je défends les psychiatres, je dis au DRH « ça ne me paraît pas juste, parmi les psychiatres que j'ai rencontrés qui s’apprêtent à partir, qui hésitent ce n'est pas la rémunération qui joue c'est sûr » et donc là il y a une psychiatre qui était présente qui me dit « c'est le sens », j'approuve, « c'est sur le sens que prend son travail » et là le psy enfonce le clou « si on ne trouve plus de sens à notre travail, à un moment donné on arrêtera de se battre aussi » parce que la psychiatre qui est chef de pôle s'interroge sur : est ce que elle aussi elle va rester. Je pense que tous les psychiatres, le truc c'est que tous les psychiatres ils ont une option qui est la fuite. Vous savez combattre, accepter, fuir. Les infirmiers ils savent que le marché du travail est très compliqué pour eux et donc ils ont pas la possibilité de la fuite.

François Ruffin

source : https://www.youtube.com/watch?v=znk68aOhFO8&t=166s

Barbari Pompili, député LREM d'Amiens, le 10 novembre 2017


Une semaine après ma visite à l'hôpital Pinel, je tenais à partager ce témoignage :

Je savais, on me l’avait dit.
Mais je n’avais pas vu.
Maintenant j’ai vu.
Et je ne pourrai plus oublier. Je ne pourrai pas ne rien faire.
C’est une question de civilisation. C’est une question d’humanité. Une question du sens que peut avoir un engagement politique quand on a vu cela.

« On juge du degré de civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous » disait Lucien Bonnafé, psychiatre désaliéniste.

Aujourd’hui on ne parle plus de fous. Et heureusement. On parle de personnes qui sont atteintes de pathologies mentales plus ou moins graves, de handicaps, de troubles psychologiques. Bref de personnes qui ont besoin d’être aidées, soignées, soutenues par notre société. De personnes vulnérables, si vulnérables...

Ce que j’ai vu ce vendredi 3 novembre à l’hôpital Pinel me remplit de honte. Ce que j’ai vu ce vendredi 3 novembre dit malheureusement beaucoup de notre société qui se dit si « civilisée ».

Tout le monde a entendu dire que ça ne va pas bien à l’hôpital Pinel.
Le personnel, la direction ont alerté les politiques, les citoyens, la presse sur la situation de l’établissement et surtout sur ses conséquences sur les soins des patients.
Régulièrement le manque de moyens est pointé. Des articles sortent dans la presse locale pour pointer les difficultés de Pinel. Et nous sommes nombreux à le déplorer, tout en considérant que chacun doit participer à l’effort de baisse des dépenses publiques, pour éviter de laisser une dette trop lourde à nos enfants. On se dit qu’avec une organisation plus optimale, on devrait s’en sortir.

Puis, après plusieurs rencontres, le personnel et la direction m’ont invitée à venir me rendre compte par moi-même.

Et j’ai décidé, avec ma collaboratrice, d’y aller. Pour me faire ma propre opinion.

Nous y sommes allées ce vendredi 3 novembre. Nous avons passé des heures dans les services, avec les personnels et les patients.

Nous sommes ressorties ébranlées. Marquées pour longtemps par ce que nous avons vu.

Je tiens d’abord à rendre un hommage particulièrement appuyé aux personnels : médecins, infirmiers et infirmières, aides soignant-e-s, ASH, personnels administratifs... qui continuent vaille que vaille à essayer de gérer au mieux dans des conditions impossibles.
C’est n’est pas un hommage pour la forme. Ils tentent autant que faire se peut de donner un peu d’humanité à un système inhumain.

Quand je parle de conditions impossibles, il faut le prendre au pied de la lettre. Impossibles au regard de ce que devrait être la fonction, l’objectif d’un hôpital psychiatrique : traiter (soigner) les troubles mentaux sévères.

Soigner.
Car toutes et tous me l’ont répété : l’hôpital doit être un lieu de passage, avant de pouvoir, d’une manière ou d’une autre, retourner dans la société. Quand c’est possible, évidemment. Certaines pathologies rendent impossible ce retour, mais ces cas peuvent (et devraient) rester marginaux.

Mais pour pouvoir en arriver là il faut deux conditions :
1- que les patients puissent être soignés
2- que les patients puissent être accompagnés dans ce qu’on appelle l’ambulatoire, c’est-à-dire quand ils retournent vivre en dehors de l’hôpital.

Or aujourd’hui aucune de ces deux conditions n’est vraiment remplie.
Tout simplement parce qu’on applique au soin psychiatrique des règles intenables et (disons-le aussi) parce que tout cela se passe derrière des murs, loin des regards.

Selon une étude publiée en 2012, 12 millions de Français souffriraient d’une pathologie mentale. Nous sommes tous susceptibles d’être concernés. Ces gens que j’ai vus vendredi, cela pourrait être vous. Ou moi.

Mais qu’ai-je vu concrètement à l’hôpital Pinel ?

J’ai vu des locaux plutôt propres et entretenus (enfin entretenus au minimum : dans l’unité de pédopsychiatrie les trous dans les murs provoqués par des patients en crise sont vite rebouchés par sécurité mais on se contente d’enduit, de plâtre. Pour la peinture on verra plus tard...). Rien ou peu à redire sur les questions d’hygiène (en tout cas à première vue).

Je suis allée dans plusieurs unités, regroupant des patients plus ou moins gravement atteints.

Une unité, c’est normalement 20 patients. Certaines montent jusque 24. Là évidemment on doit rajouter des lits. 3 lits, parfois 4, dans des chambres prévues pour deux. 50 cm entre chaque lit. Une promiscuité difficile pour des personnes qui, rappelons-le, sont là parce qu’elles sont dans une passe difficile. C’est déjà inacceptable. Mais ça, oserais-je dire, ça passe encore. Et puis il n’y en a pas tant que ça, me dit-on.

Ce qui ne passe pas, c’est que dans chacune de ces unités il n’y a pour ainsi dire personne pour soigner les patients. Et donc les patients ne sont pas soignés. La faiblesse hallucinante des effectifs transforme cet hôpital en gigantesque garderie avec toutes les conséquences que cela peut avoir pour ceux qui sortent, comme pour ceux qui ne sortent pas...
Un exemple : cette unité qui regroupe les cas les plus lourds. Ici nous avons des personnes qui sont là depuis longtemps et pour longtemps. Elles « vivent » quasiment là.
Ce vendredi après-midi, on a de la chance, le médecin est là. C’est le seul moment de la semaine où il est présent. Le vendredi après-midi. Le reste de la semaine (et du week-end) pas de médecin ici. Le reste du temps, 2 infirmiers ou infirmières sont sur place. Aidés par une ASH. Ils ont de la chance. Dans d’autres unités, faute d’ASH ce sont les infirmiers et infirmières qui font le ménage. Ce jour-là ils ont avec eux deux étudiantes en première année, l’une élève infirmière, l’autre élève aide-soignante. Ils sont donc 5 dont deux personnels soignants aguerris, pour 18 personnes lourdement atteintes. Des personnes qui peuvent être dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres, qu’il faut surveiller constamment, qu’il faut nourrir, garder propres et (normalement) qu’il faut soigner c’est-à-dire prendre du temps avec chacune pour l’écouter, travailler avec elle sur sa pathologie. Évidemment c’est impossible avec si peu de personnel.
Dans quasiment toutes les unités il y a 3 espaces de vie pour les patients (hors extérieur) : la salle commune, les chambres et, de l’autre coté de la salle commune, les « chambres » d’isolement pour les personnes en crise.
Évidemment quand une personne va à l’isolement, il faut pouvoir être présent pour elle pour l’aider à se calmer, à traverser sa crise. Ce n’est pas possible à 2 infirmiers. Car un infirmier avec un patient à l’isolement, cela veut dire un seul infirmer pour gérer le reste du groupe. Donc si la personne est trop violente, on l’attache. Pas le choix.
Dans cette unité pour personnes lourdement atteintes, il y a une personne à l’isolement. On l’entend taper sans arrêt contre le mur. En même temps il faut s’occuper des autres qui doivent manger. Autant dire que pour leur formation, les deux élèves apprennent sur le tas...
Il y a aussi N, la quarantaine qui paraît 20 de moins. Autiste (!!!) vivant dans cette unité depuis qu’il a quitté la pédopsychiatrie. Les bras griffés des infirmiers montrent à quel point il est difficile de le laisser sans surveillance. Ils sont donc obligés de le laisser seul, attaché, dans son lit la majeure partie de la journée.

« Et puis, m’expliquent-ils, demain et tout le week-end nous ne serons que deux ici. Alors la personne en isolement, on ne pourra pas la sortir. Et N restera attaché dans sa chambre sans sortir du tout. Nous n’avons pas le choix. C’est une question de sécurité. A deux c’est impossible autrement. »
Sécurité... Même comme cela on n’écarte pas les risques : une fausse route au repas pendant qu’on s’occupe de ceux qui ne sont pas dans la pièce... Un coup porté par un patient... Tous me disent qu’ils attendent et redoutent l’accident, le moment où un drame va arriver. C’est juste une question de temps...

Le regard de N dont le seul horizon de vie est d’être sanglé à son lit, les regards des autres, réduits à l’état de morts-vivants condamnés à errer dans une grande pièce vide sans occupation... On ne peut pas voir cela et rester indemne.

Alors il peut m’être répondu que dans d’autres unités où les patients sont moins atteints, il y a un peu plus de vie... Une télé dans la salle commune... Mais il n’y a pas plus de soignants. Deux infirmiers ou infirmières par unité. Pas assez d’ASH, manque dramatique de médecins.

Un infirmier me disait : « A deux on fait de la garderie. A trois on fait du soin. A quatre on fait du soin psy ». Ils sont à deux, tout le temps.

C’est là qu’on prend la pleine mesure de ce que ça veut dire ici « faire des économies ». Ici on n’est pas en MCO (médecine chirurgie obstétrique), il n’y a pas de plateau technique. On ne peut pas faire des économies en évitant d’acheter un matériel coûteux comme un scanner, etc.
Ici faire des économies ça veut dire moins de personnel. Et donc pas de possibilité de soin.
Car le soin psychiatrique, c’est de l’humain, rien que de l’humain.
Plus d’humain, plus de soin. Plus de guérison. Plus d’insertion sociale.

Le pire, c’est qu’il semble que Pinel serait loin d’être un cas isolé. Un rapport de la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté a déjà pointé en 2016 les conditions révoltantes de contention et d’isolement.

Un système aveugle est en train de nous faire revenir en arrière sur la manière dont nous traitons nos plus vulnérables. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire des économies ici.
Nous devons d’urgence remettre du personnel auprès des malades.
Nous devons d’urgence arrêter de faire des économies sur le soin psychiatrique.
C’est une question de dignité humaine.
C’est une question de civilisation.
C’est une question essentielle pour notre société : celle de pouvoir se regarder en face.

Barbara Pompili

source : https://www.facebook.com/pompilibarbara/posts/1972675316333035


A l'assemblée nationale


François RUFFIN est intervenu à l'Assemblée Nationale peu de temps après sa visite de l'hôpital psychiatrique Philippe PINEL d'Amiens. Lui ont répondu Martine WONNER, députée LREM de la 4eme circonscription du Bas-Rhin (67), et la Ministre de la Santé Agnès BUZYN. Il nous semble intéressant de relever que Martine WONNER est psychiatre, et Agnès BUZYN médecin. Le lecteur appréciera la manière dont ces "représentantes du peuple" prennent, avec des "arguments de papier", la défense d'un hôpital maltraitant.



François Ruffin : « Je voudrais derrière l'expression réduction des déficits, ces trois mots qui sont assez simples, remettre un peu ce qu'il peut y avoir comme visage et comme souffrance derrière les décisions comptables qui vont être prises dans les jours à venir.
J'ai fait une longue visite de l'hôpital psychiatrique de ma circonscription, l'hôpital Philippe Pinel et ce que j'ai vu c'est par exemple des chambres supposées pour 2 patients et où il y en a 4 et qui vivent ainsi pendant un an, un an et demi à 4 dans des chambres pour 2 patients. C'est des endroits où on se dit si on n'est pas fou en y entrant on l'est en sortant parce que vivre dans pareille promiscuité je pense que ça serait compliqué.
De la même manière, toujours dans ce service, il y a eu des oculus d’installés, c'est en fait des genre de hublot qui permettent de surveiller les patients derrière la vitre et de plus les laisser sortir dans le couloir parce que si on les laissait sortir eh bien ça demanderait d'avantage de temps pour les soignants. C'est en fait une privation de liberté et normalement cette privation de liberté apparemment il faut qu'il y ait un renouvellement quotidien de l'autorisation, maintenant comme il n'y a pas de psychiatre dans le service, le renouvellement se fait en gros toutes les 3 semaines. »
Martine Wonner : « Alors je voulais juste réagir aux propos de mon collègue Ruffin. Je ne peux pas le laisser dire que si les patients sont dans des chambres fermées à clé et surveillés par des oculus c'est simplement pour un gain de temps pour les professionnels de santé.
L'utilisation de chambres d'isolement, de chambres, thérapeutiques est soumise à des protocoles extrêmement stricts qui sont régis par la Haute autorité de santé et à ce moment-là, au contraire, les personnels sont d'autant plus présents que l'état de santé du malade requiert une surveillance absolument rapprochée. »
François Ruffin : « Chère collègue, Mme Wonner, la vie que vous décrivez c'est la vie dans les papiers et c'est pas celle que j'ai vu et c'est pas celle que vivent les infirmières, les aides-soignants et les psychiatres de l'hôpital d'Amiens. C'est un infirmier lui-même qui m'a fait faire cette tournée et cet infirmier qui me raconte ça est quelqu'un qui est en souffrance parce qu'il voit bien qu'il ne fait plus son travail, parce qu'il voit bien qu'en n'ayant plus de psychiatre à l'intérieur de cette unité il ne peut plus travailler correctement. Je lui demande où en est le projet médical et je demande ça à la cadre de santé et on me répond « mais y'a pas de projet médical, comment vous voulez qu'il y ait un projet médical sans médecin ».
Simplement pour en venir maintenant à un problème plus général qui à mon avis doit se poser à la représentation nationale c'est : comment ça se fait, alors qu'on accepte d'augmenter le budget consacré aux soins en général, il y a une baisse automatique de la dotation psychiatrique ? »
Agnès Buzyn : « Je tiens à rassurer l'ensemble des députés présents pour dire que les établissements de santé et notamment les établissements psychiatriques sont extrêmement surveillés dans notre pays. Ils font l'objet d'une visite de certification tous les 4 ans. Quand ils n'atteignent pas le niveau de certification ad hoc, ils ont des visites tous les 6 mois voire tous les ans avec des experts visiteurs qui vérifient l'adéquation des moyens aux missions et la façon dont les patients sont pris en charge est traitée y compris sur le plan humain. On ne peut pas raconter que dans nos hôpitaux aujourd'hui des patients échappent complètement à une certification. »
François Ruffin : « Madame la ministre, je continuerai à dire et je continuerai à le dire de plus en plus fort si nécessaire parce que votre réponse, certes il y a peut être la certification, y'a des audits, y'a des choses comme ça mais je crois qu'elle est sourde aux paroles des familles, elle est sourde au nombre de démission de psychiatres du service public et elle est sourde au sentiment de malaise des infirmiers et elle est sourde aussi, puisque c'est quand même vos fonctionnaires que j'ai interrogé, c'est la directrice de l'Agence Régionale de Santé des Hauts de France qui me dit, je cite : « globalement tous les établissements psychiatriques sont à la baisse au côté budgétaire ». Donc c'est pas moi qui l'invente c'est une citation d'une de vos fonctionnaires »

source : https://www.facebook.com/FrancoisRuffin80/videos/762093093972230/

François Ruffin à l'Assemblée Nationale, octobre 2017


Barbara Pompili, députée LREM


Agnès Buzyn, Ministre de la Santé, répond en évoquant les certifications


Neptune a envoyé le 11 novembre 2017 à ces deux députés un message avec le lien sur l'article Islande : la contention mécanique abolie en psychiatrie, afin de les informer sur le fait que c'est possible, ici et maintenant, et sans plus de dépenses.

Neptune

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