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Maladies mentales, violence, criminalité : les véritables chiffres - par Michel Bénézech et Patrick Le Bihan

Par Neptune 
le 29/05/2014

 

TROUBLES GRAVES ET CRIMINALITÉ VIOLENTE



Par :

Michel Bénézech, Professeur des Universités, Expert judiciaire honoraire, Bordeaux
P. Le Bihan, Praticien hospitalier, unité pour malades difficiles, Cadillac





La première partie donne les chiffres internationaux les plus fiables. Les réalités sont ainsi établies.

L'article se veut spécialisé sur les troubles de l'humeur (dépression, troubles bipolaires) - son titre original est "troubles graves de l'humeur et criminalité" - , mais il apporte des informations essentielles sur l'ensemble des troubles psychiques accusés de provoquer violence et criminalité (schizophrénie, notamment).

La seconde partie permet de mieux comprendre la nature et la cause des délits ou crimes en relation avec un trouble de l'humeur.











(4) BÉNÉZECH M, LE BIHAN P, BOURGEOIS ML. Criminologie et psychiatrie. Encycl Méd Chir (Paris),
Psychiatrie, 37-906-A-10, 2002, 15 pages

(9) BRENNAN PA, MEDNICK SA, HODGINS S. Major mental disorders and criminal violence in a Danish birth cohort.
Arch Gen Psychiatry, 2000, 57: 494-500.

(24) HAUTE AUTORITÉ DE SANTÉ (HAS) . Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant une schizophrénie ou des troubles de l'humeur. Recommandations de la commission d'audition, mars 2011 (http://www.has-sante.fr).

(38) RICHARD-DEVANTOY S. Homicide et maladie mentale : données épidémiologiques, particularités cliniques et criminologiques, axes de prévention. Thèse de médecine, université d'Angers, 2007, 284 pages.

Introduction


De nombreuses recherches ont montré une association modérée mais significative entre troubles mentaux majeurs et criminalité violente, en particulier dans la schizophrénie, même si les patients atteints de ces pathologies ne représentent qu'une part assez faible des auteurs de violence en général (4, 9, 24, 38).

Les études sur une relation entre troubles de l'humeur et comportements violents sont en comparaison plus rares, bien que les sujets bipolaires soient à haut risque d'addiction comorbide qui augmente le risque de violence. Divers ouvrages réputés sur les troubles affectifs n'évoquent même pas ce problème, pas plus que nombre d'articles de fond ou de revues de la littérature. Cet article n'est qu'un bref aperçu sur quelques travaux scientifiques illustrant notre propos. On trouvera en particulier dans nos publications antérieures une analyse et une bibliographie beaucoup plus exhaustives sur la question (5, 28).




(5) BÉNÉZECH M, LE BIHAN P. Troubles de l'humeur et dangerosité. In : Troubles bipolaires et incidences médico-légales, Paris, Interligne, 2004 : 148-165.

(28) LE BIHAN P, BÉNÉZECH M. Troubles affectifs majeurs et violence : épidémiologie, clinique et considérations médico-légales. Journal de médecine légale, droit médical, 2011, 54: 109-133.






I. PREVALENCE ET RISQUE DE VIOLENCE HETÉRO-AGRESSIVE CHEZ LES PERSONNES PRÉSENTANT UN TROUBLE AFFECTIF MAJEUR




I.1 Études épidémiologiques


Echantillons représentatifs de la population générale

"Sans addiction ni antécédent de violence, le trouble mental aurait la même probabilité de violence que la population générale"
(10) CORRIGAN PW, WATSON AC. Findings from the national comorbidity survey on the frequency of violent behavior in individuals with psychiatric disorders. Psychiatry Res, 2005, 136 : 153-162.

(32) MERIKANGAS K R , AKISKAL H S , ANGST J et al. Lifetime and 12-month prevalence of bipolar spectrum disorder in the national comorbidity survey replication. Arch Gen Psychiatry, 2007, 6Ï : 543-552.

Ces travaux révèlent une augmentation du nombre d'actes de violence chez les sujets présentant un trouble de l'humeur, en comparaison avec la population générale. Une importante recherche, portant sur des échantillons représentatifs de la population générale aux États-Unis entre 1990 et 1992, la national comorbidity survey (NCS), montre que la violence concernait 2 % des personnes ne réunissant pas les critères d'un trouble psychiatrique dans l'année précédente, cette prévalence étant plus élevée en cas de dépression majeure (7 %), dysthymie (9 %) ou trouble bipolaire (16 %). Les sujets présentant un trouble de l'humeur avaient ainsi plus de probabilité de rapporter des comportements violents que le groupe ne recevant aucun diagnostic, les odds-ratios (OR) étant respectivement de 4,8 pour la dysthymie, 3,8 pour la dépression majeure et de 9,5 pour le trouble bipolaire. Le risque de violence augmentait avec la comorbidité, notamment avec un abus d'alcool ou de substances (10, 32).


(13) ELBOGEN EB, JOHNSON S C . The intricate link between violence and mental disorder. Results from the national epidemiologic survey on alcohol and related conditions. Arch Gen Psychiatry, 2009, 66: 152-161.
E. Elbogen et S. Johnson ont étudié 34 653 personnes ayant participé à l'étude national epidemiologic survey on alcohol and related conditions (NESARC). Les patients avec une maladie mentale sévère telles que la schizophrénie, les troubles bipolaires ou la dépression majeure avaient une probabilité significativement plus élevée d'avoir des antécédents de violence que les personnes indemnes (OR 2,96, p < 0,001). Les analyses multivariées montrent cependant que la maladie mentale sévère seule ne prédit pas significativement le comportement violent ultérieur. Celui-ci apparaît plutôt lié à des facteurs historiques (violence antérieure, détention juvénile, abus physique par les parents, violence ou arrestation parentale), cliniques (co-morbidité entre maladie mentale et addiction, perception délirante de menaces cachées), prédisposants (jeune âge, sexe masculin, faibles revenus) et contextuels (séparation ou divorce récent, absence d'emploi, victimisation). La plupart de ces facteurs de risque étaient statistiquement plus fréquents chez les sujets ayant une maladie mentale sévère, augmentant la probabilité de violence. Le risque le plus élevé, environ 10 fois plus important que pour des sujets présentant un trouble mental sévère isolé, concernait les patients cumulant une pathologie mentale sévère, un abus d'une substance et des antécédents violents. Pour ces auteurs, le trouble mental majeur est clairement en rapport avec le risque de violence, mais son rôle causal est complexe, indirect et s'inscrit dans une constellation d'autres facteurs importants, individuels et situationnels. Sans addiction ni antécédent de violence, le trouble mental aurait la même probabilité de violence que la population générale (13).


Cohortes de naissances

"Les sujets présentant une psychose affective, sans diagnostic secondaire d'addiction ou de trouble de la personnalité, n'apparaissaient cependant pas plus à risque d'arrestation pour crime violent que les sujets sans antécédent d'hospitalisation"


(25) HODGINS S, LAPALME M, TOUPIN J . Criminal activities and substance use of patients with major affective disorders and schizophrenia : a 2-year follow-up. J Affect Disord, 1999,55: 187-202.
S. Hodgins et al. ont étudié 324 401 sujets nés au Danemark et âgés de 43 à 46 ans lors du recueil de données. Cette étude montre que, si 13 % des hommes sans antécédent d'hospitalisation en psychiatrie ont été arrêtés au moins une fois pour infraction criminelle, cette proportion atteint 20 % des hommes déjà hospitalisés pour dépression psychotique et 27 % pour ceux ayant un diagnostic de trouble bipolaire. Les troubles sévères de l'humeur sont également associés à une augmentation du risque d'arrestation chez les femmes. En outre, le nombre d'infractions violentes était augmenté chez les sujets présentant un trouble affectif majeur. Alors que 6,3 % des hommes et 0,6 % des femmes souffrant d'un trouble de l'humeur grave ont été condamnés pour au moins une infraction violente, cette criminalité ne concernait que 3,3 % des hommes et 0,2 % des femmes indemnes de trouble mental (25).


(9) BRENNAN PA, MEDNICK SA, HODGINS S. Major mental disorders and criminal violence in a Danish birth cohort. Arch Gen Psychiatry, 2000, 57: 494-500.
Brennan et al. ont analysé une cohorte de 358 180 personnes nées entre 1944 et 1947 au Danemark. Leur étude met en évidence une relation significative positive entre les troubles mentaux majeurs conduisant à une hospitalisation et la violence criminelle (OR de 2 à 8,8 pour les hommes et 3,9 à 23,2 pour les femmes). Les personnes hospitalisées pour troubles mentaux étaient responsables d'un pourcentage disproportionné de violences commises par les membres de cette cohorte de naissance. Les sujets présentant une psychose affective, sans diagnostic secondaire d'addiction ou de trouble de la personnalité, n'apparaissaient cependant pas plus à risque d'arrestation pour crime violent que les sujets sans antécédent d'hospitalisation (9).

Plusieurs auteurs soulignent une possible sous-estimation du risque de violence associé aux troubles affectifs dans ces études épidémiologiques. Les personnes ayant réalisé un suicide au décours immédiat de leur passage à l'acte ne sont pas incluses alors qu'il est raisonnable de penser que beaucoup étaient dépressives. Nombre d'auteurs de violence n'ayant jamais été hospitalisés pourraient présenter un trouble de l'humeur, un abus de substances ou un trouble de la personnalité.


I.2 Études portant sur des populations cliniques


Patients hospitalisés ou externes

"En l'absence d'addiction co-morbide, ils considèrent cependant que le risque associé à la maladie en elle-même est minime en comparaison avec celui des personnes de la population générale"


(33) MODESTIN J, HUG A, AMMANN R. Criminal behavior in males with affective disotdets. J Affect Disord, 1997, 42 : 29-38.

J. Modestin et al. ont comparé les dossiers criminels de 261 patients hommes hospitalisés, présentant un trouble bipolaire ou dépressif selon les critères RDC (research diagnostic criteria), avec ceux d'un échantillon d'hommes appariés pour l'âge, les données socio-démographiques et vivant dans le même environnement : en Suisse. La probabilité d'avoir eu affaire avec la justice était 1,65 fois plus grande chez les sujets présentant des troubles de l'humeur que dans la population générale contrôle. En dehors des infractions sexuelles ou relatives à la circulation, les infractions de tout type étaient significativement plus fréquentes, avec un taux de récidive plus élevé. Les patients hospitalisés étaient plus souvent jeunes, célibataires, d'une classe sociale plus défavorisée, avec un trouble de la personnalité et/ou une dépendance aux substances (33).
(34) MODESTIN J, WUERMLE O. Criminality in men with majoi mental disorder with and without comordid substance abuse. Psychiatr Clin Neurosci, 2005, 59 : 25-29.
J. Modestin et O. Wuermle ont également comparé 261 hommes ayant un trouble bipolaire ou dépressif et 282 hommes schizophrènes, tous admis à l'hôpital psychiatrique universitaire de Berne, avec un échantillon représentatif de la population générale. Les patients ayant un trouble de l'humeur étaient plus nombreux à avoir des antécédents de condamnation criminelle (n = 110, soit 42 %) que les schizophrènes (n = 97, soit 34 %), l'abus de substances étant aussi plus fréquent. Pour tous les hospitalisés, en cas de conduites addictives, on retrouvait 2 fois plus souvent un dossier criminel (50 % versus 26 %), un plus grand nombre d'infractions et une probabilité plus forte de récidive. En revanche, les patients présentant un trouble affectif sans abus de substance avaient les mêmes taux de criminalité et de récidive que les sujets contrôles de la population générale (34).
S. Fazel et al. ont réalisé une méta-analyse à partir de 9 études sur le risque de violence chez des sujets présentant un trouble bipolaire (n = 6 383) en comparaison avec des sujets contrôles de la population générale (n = 112 944). La synthèse de ces données montre que 9,8 % (n = 625) des bipolaires avaient une évolution violente, pour seulement 3 % des personnes de la population générale. Les OR pour le risque de violence variaient de 2 à 9 et l'OR pour l'ensemble de 4,1 (IC 95 % : 2,9-5,8 )1 avec cependant une grande hétérogénéité entre les études (19).
1 IC : Intervalle de Confiance ;
IC 95 % : 2,9-5,8 signifie que 95 % des cas sont situés entre 2,9 et 5,8




(19) FAZEL S, LICHTENSTEIN P, GRANN M et al. Bipolar disorder and violent crime. New évidence from population based longitudinal studies and systematic review. Arch Gen Psychiatry, 2010, 67: 931-938.

A partir de registres nationaux, ces mêmes auteurs ont encore comparé le taux d'infractions violentes de 3 743 patients présentant un trouble bipolaire et pris en charge dans des hôpitaux en Suède entre 1973 et 2004 avec celui de 37 429 sujets contrôles de la population générale (critères CIM-8, CIM-9, CIM-10). La prévalence des condamnations pour infraction violente parmi les bipolaires était de 8,4 % (n = 314) versus 3,5 % pour les sujets contrôles. L'OR pour les infractions violentes chez les bipolaires était de 2,3. Les auteurs précisent que le risque était en majorité "confiné" aux sujets bipolaires abusant de substance. Ils concluent à un risque augmenté d'infraction violente chez ces patients. En l'absence d'addiction co-morbide, ils considèrent cependant que le risque associé à la maladie en elle-même est minime en comparaison avec celui des personnes de la population générale (19).

Suivi de patients après une hospitalisation


"Les sujets avec un trouble affectif étaient deux fois plus nombreux à être condamnés pour infraction criminelle durant la période de suivi (33 %) que les schizophrènes (15 %)"

"Pour les auteurs, ces données sont en faveur d'une association modérée
entre troubles de l'humeur et criminalité"

(25) HODGINS S, LAPALME M, TOUPIN J . Criminal activities and substance use of patients with major affective disorders and schizophrenia : a 2-year follow-up. J Affect Disord, 1999,55: 187-202.

S. Hodgins et al., déjà cités, ont réalisé une étude de suivi sur 2 ans après la sortie de l'hôpital de 30 hommes présentant un trouble de l'humeur sévère (18 bipolaires et 12 déprimés majeurs) et de 74 hommes schizophrènes. Les sujets avec un trouble affectif étaient deux fois plus nombreux à être condamnés pour infraction criminelle durant la période de suivi (33 %) que les schizophrènes (15 %). La fréquence des infractions violentes était également 3 fois plus importante (30 %) que chez les schizophrènes (10 %). Les troubles de l'humeur se différenciaient de la schizophrénie par une prévalence plus forte sur la vie entière d'abus/dépendance à l'alcool (50 % versus 27 %). L'usage de drogue et l'intensité de la prise en charge en ambulatoire étaient significativement associés à la criminalité, notamment violente, de ces personnes (25).

(21) GRAZ C , ETSCHEL E, SCHOECH H , SOYKA M. Criminal behaviour and violent crimes in former inpatients with affective disorder. J Affect Disord, 2009, 117: 98-103.
C. Graz et al., utilisant un registre national du crime, ont recensé les infractions commises après leur sortie par 1 561 patients présentant des troubles affectifs et pris en charge entre 1990 et 1995 dans un hôpital universitaire de Munich. Les comportements antisociaux et violents étaient plus nombreux dans le groupe maniaque où environ 16 % des sujets avaient commis une infraction durant la période d'observation suivant leur sortie de l'hôpital. 5,6 % avaient été condamnés pour des blessures physiques. Parmi les divers délits, les atteintes contre les biens étaient les plus fréquentes. L'étude recensait cependant chez les maniaques un nombre significatif d'infractions violentes (48 cas), à type d'agression physique le plus souvent (19 cas, soit 46 %), mais aussi un homicide et deux viols. En comparaison, la délinquance et la violence étaient rares pour les patients présentant un trouble dépressif majeur : 10 dépressifs seulement sur 702 (1,4 %) avaient commis des actes violents. Pour les auteurs, ces données sont en faveur d'une association modérée entre troubles de l'humeur et criminalité (21).

I.3 Études portant sur des populations médicolégales


Personnes en attente de jugement, irresponsabilisées ou condamnées

"Ils précisent cependant que la probabilité, bien que supérieure à celle de la population générale, reste faible pour qu'une personne souffrant d'un trouble affectif commette un crime violent"


29. LONDON WP, TAYLOR BM . Bipolar disorders in a forensic setting. Compr Psychiatry, 1982, 23 : 33-37.
Parmi 187 hommes reconnus pénalement irresponsables après une infraction en raison de leurs troubles mentaux et admis dans une unité de psychiatrie légale aux États-Unis, W. London et B. Taylor trouvent une proportion importante de patients présentant des troubles caractérisés de l'humeur avec 34 % de patients bipolaires pour seulement 20 % de schizophrènes.
La proportion des bipolaires ayant commis des crimes violents (55 %, dont 3 % de meurtres) était cependant moins importante que dans l'ensemble de l'échantillon (68 %, dont 15 % de meurtres). La fréquence des homicides parmi les déprimés était par contre très élevée (7 cas sur 9, soit 78 %) (29).


(40) WALLACE C, MULLEN P, BURGESS P et al. Serious criminal offending and mental disorder. Case linkage study. Br J Psychiatr, 1998, 172 : 477-484.


2 Cette précision des auteurs est utile pour que les chiffres soient correctement interprétés : en effet la population étudiée est une population de personnes condamnées, parmi lesquelles l'article précise uniquement le nombre de personnes ayant déjà eu un "contact" avec la psychiatrie publique : 25 % ; le taux de personnes bipolaires n'étant pas précisé, il y a un "saut" dans ce raisonnement. Neptune
C. Wallace et al. ont étudié les 4 156 personnes condamnées pour des crimes par la Haute Cour dans l'état de Victoria en Australie entre 1993 et 1995. Un quart (25 %) de ces condamnés avaient eu un contact antérieur avec la psychiatrie publique. Les troubles de la personnalité et les conduites addictives comptaient pour beaucoup dans cette relation, mais la schizophrénie et les troubles affectifs étaient également surreprésentés, notamment en cas d'usage ou de dépendance aux substances. En comparaison avec la population générale, les personnes ayant eu un contact psychiatrique antérieur aux faits pour une psychose affective avaient une probabilité 5,4 fois supérieure pour les hommes et presque 17 fois supérieure pour les femmes de commettre un homicide. Le risque homicidaire paraît ainsi plus élevé chez les femmes présentant des troubles affectifs majeurs. Ces auteurs concluent à une « association robuste » entre une condamnation pour des infractions impliquant de la violence interpersonnelle et le fait d'avoir eu un traitement, notamment pour trouble de l'humeur. Ils précisent cependant que la probabilité, bien que supérieure à celle de la population générale, reste faible pour qu'une personne souffrant d'un trouble affectif commette un crime violent (40) 2.

Personnes détenues

"Selon D. Eaves, la proportion des troubles de l'humeur en détention est de 3 % à 25 % des sujets selon les études, taux parfois plus élevés chez les femmes"

Le chiffre de 25 % ayant été trouvé en France, on est en droit de douter du sérieux et de la neutralité de certains diagnostics en France.


(12) EAVES D, TIEN G , WILSON D. Offenders with major affective disorders. In : S HODGINS, R MÛLLER-ISBERNER. Violence, crime and mentally disordered offenders. Chichester, John Wiley, 2000.

(36) QUANBECK C D , STONE D C , MCDERMOTT BE et al. Relationship between criminal arrest and community treatment history among patients with bipolar disorder. Psychiatr Serv, 2005, 56: 847-852.
Les recherches sur les populations de détenus révèlent aussi une augmentation de la prévalence des troubles affectifs majeurs par rapport à la population générale. Selon D. Eaves, la proportion des troubles de l'humeur en détention est de 3 % à 25 % des sujets selon les études, taux parfois plus élevés chez les femmes (12).

C. Quanbeck et al. soulignent le fait que la prévalence du trouble bipolaire I est 6 fois plus élevée en prison que dans la population générale (6 % versus 1 % dans l'étude ECA). Dans leur recherche sur 66 détenus présentant un trouble de type I (DSM-IV) aux Etats-Unis, les patients incarcérés sont plus souvent des hommes, sont plus jeunes, avec un usage co-morbide de substance et des hospitalisations plus fréquentes (en moyenne 3,4 fois par an versus 1,1 fois par an) et plus courtes (9 jours versus 16 jours) par comparaison à un groupe témoin de patients bipolaires I déjà hospitalisés sans leur consentement mais sans antécédent d'emprisonnement (36).

(18) FAZEL S, DANESH J. Serious mental disorder in 23 000 prisoners : a systematic review of 62 surveys. Lancet, 2002, 359: 545-550.
S. Fazel et J. Danesh ont réalisé une importante méta-analyse portant sur 62 études provenant de 12 pays et incluant 22.790 détenus dont 18 350 hommes (81 %). La synthèse de ces travaux fait ressortir que 3,7 % des hommes incarcérés ont des troubles psychotiques et 10 % une dépression majeure, ces pourcentages étant respectivement de 4 % et 12 % chez les femmes. En comparaison avec la population générale d'âge similaire en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, les détenus avaient 2 à 4 fois plus de troubles psychotiques et de dépression majeure (18).

(35) PRIETO N, FAURE P. La santé mentale des détenus entrants ou suivis dans les prisons françaises comportant un SMPR. Encéphale, 2004, 30 : 525-531.
En France, une étude conduite en 2001 sur l'ensemble des sujets entrants ou suivis en détention dans les établissements pénitentiaires comportant un service médico-psychologique régional (SMPR) retrouve une prévalence de 27,4 % de troubles dépressifs à l'entrée et de 6,8 % de troubles de l'humeur parmi les patients pris en charge (35).

(16) FALISSARD B, LOZE JY, GASQUET I et al. Prevalence of mental disorders in French prisons for men. BMC Psychiatry, 2006, 6: 33.
Les résultats d'une autre importante enquête épidémiologique, à l'initiative de la Direction générale de la santé et du ministère de la Justice, confirment la fréquence élevée de troubles psychiatriques chez les personnes détenues, notamment de troubles de l'humeur. La prévalence des troubles affectifs actuels, selon le diagnostic établi par un double consensus de cliniciens, est respectivement de 24 % pour le trouble dépressif majeur, 4,8 % pour la dysthymie, 3,1 % pour le trouble bipolaire (sur la vie entière) et 3,6 % pour l'épisode maniaque ou hypomaniaque (critères DSM-IV et CGI > 5). Bien évidemment, la condamnation et les conditions de détention peuvent avoir un impact sur l'incidence de ces troubles. Ces pourcentages sont plus élevés que dans diverses études internationales (16).

(30) MCDERMOTT BE, QUANBECK CD, FRYE MA. Comorbid substance use disorder in women with bipolar disorder associated with criminal arrest. Bipolar Disord, 2007, 9 : 536-540.
McDermott et al. ont comparé les femmes détenues ayant reçu le diagnostic DSM-IV de trouble bipolaire I dans une prison des États-Unis à un échantillon de patientes ayant le même diagnostic mais sans antécédent d'incarcération. L'usage de substances est fortement lié au risque d'arrestation criminelle. La fréquence de la co-morbidité d'usage de substances pour les détenues bipolaires était considérablement plus élevée que pour les patientes bipolaires dans la communauté (OR : 38,8 ). Les femmes bipolaires avec addiction aux toxiques avaient également davantage de risque d'incarcération pour infraction violente (non sexuelle) (32 %) (30).

Auteurs d'homicide

HOMICIDE EN GÉNÉRAL

"La fréquence des troubles de l'humeur chez les meurtriers toutes catégories varie de 1,4 % à 20,7 % dans la plupart des études récentes"


(28) LE BIHAN P, BÉNÉZECH M. Troubles affectifs majeurs et violence : épidémiologie, clinique et considérations médico-légales. Journal de médecine légale, droit médical, 2011,54 : 109-133.

(15) ERONEN M, HAKOLA P, TIIHONEN J. Mental disorders and homicidal behavior in Finland. Arch Gen Psychiatry, 1996, 53 : 497-501.
La fréquence des troubles de l'humeur chez les meurtriers toutes catégories varie de 1,4 % à 20,7 % dans la plupart des études récentes (28). Plusieurs travaux mettent en évidence un taux de dépression majeure sur la vie entière ou au moment des faits, plus élevé chez les auteurs d'homicide que dans la population générale.

M. Eronen et al. montrent que les comportements homicides en Finlande, pays présentant un taux de criminalité relativement bas, sont associés de façon significative avec plusieurs troubles mentaux spécifiques selon les critères DSM-III-R. Sur 693 meurtriers, un trouble dépressif était diagnostiqué pour 27 hommes (3 %) et 5 femmes (6 %) et une dysthymie chez 13 hommes (1,4 %) et une femme (1,2 %). Le risque relatif de commettre un homicide était légèrement augmenté pour les patients présentant un épisode dépressif majeur, l'OR étant de 1,9 pour les hommes et 2,1 pour les femmes (15).

(38) RICHARD-DEVANTOY S. Homicide et maladie mentale : données épidémiologiques, particularités cliniques et criminologiques, axes de prévention. Thèse de médecine, université d'Angers, 2007, 284 pages.
En France, S. Richard-Devantoy a analysé 210 expertises d'auteurs d'homicide entre 1975 et 2005. Quinze sujets (7 %), soit 9 femmes et 6 hommes, présentaient un trouble de l'humeur au moment des faits. Les pathologies consistaient en un épisode dépressif avec caractéristiques mélancoliques ou symptômes psychotiques (60 %), un épisode dépressif majeur (13 %), plus rarement un trouble bipolaire , un trouble cyclothymique, une dysthymie ou une hypomanie (6,7 %). Les idées délirantes étaient fréquentes (40 %), à thèmes préférentiel de persécution, de ruine, d'hypocondrie, de jalousie ou de sexualité. Une idéation suicidaire était souvent présente (75 %). La co-morbidité sur la vie entière était plutôt rare, notamment pour l'alcool (13 %) ou les troubles de la personnalité (7 %). Quatre sujets avaient consommé de l'alcool au moment des faits (38).

La encore, divers auteurs font remarquer que les recherches pourraient être passées à côté d'un nombre important de meurtriers souffrant d'une psychopathologie sévère. Par exemple, les homicides suivis de suicide sont exclus de ces statistiques, alors que leur fréquence est comparativement plus importante dans les pays où le taux d'homicide est bas.


FILICIDE

(23) HATTERS FRIEDMAN S, HROUDA DR, HOLDEN CE et al. Filicide-suicide : common factors in parents who kill their children and themselves. J Am Acad Psychiatry Law, 2005, 33: 496-504.

(28) LE BIHAN P, BÉNÉZECH M. Troubles affectifs majeurs et violence : épidémiologie, clinique et considérations médico-légales. Journal de médecine légale, droit médical, 2011,54 : 109-133.

(7) BOURGET D. GAGNÉ P. Paternal filicide in Québec. J Am Acad Psychiatry Law, 2005, 33 : 354-360.

( 8 ) BOURGET D, GRÂCE J, WHITEHURST L. A review of maternal and paternal filicide. J Am Acad Psychiatry Law, 2007, 35 : 74-82.

(31) MC KEE GR, SHEA SJ. Maternal filicide : a cross-national comparison. J Clin Psychol, 1998, 54: 679-687.

(37) RESNICK PJ. Child murder by parents : a psychiatrie review of filicide. Am J Psychiatry, 1969, 126 : 325-334
Dans une recherche de S. Fiatters Friedman et al., sur 30 auteurs de filicide suivi de suicide, des signes de dépression ou de symptômes dépressifs étaient observables pour 57 % des parents (70 % des mères et 50 % des pères). La majorité des motifs étaient altruistes (70 %) avec désir de soulager l'enfant de souffrances réelles ou imaginaires.

Dans les filicides commis par des mères présentant des troubles mentaux sévères, 49 % d'entre elles étaient déprimées au moment des faits. Les symptômes dépressifs s'accompagnaient souvent de préoccupations inquiètes sur l'état de santé de l'enfant sur la capacité maternelle à le prendre en charge, d'idéation suicidaire ou de pensées psychotiques. Ces mères dépressives étaient souvent fortement investies dans le désir d'être une bonne mère et faisaient part de motivations charitables. La pensée de faire du mal à ses enfants serait par ailleurs assez courante chez les mères dépressives.

Dans les filicides paternels, la fréquence des troubles dépressifs lors du passage à l'acte varie de 33 % à 52 % selon les études, les autres pathologies étant des psychoses ou des troubles de la personnalité, avec une incidence élevée d'abus/dépendance à des substances (23, 28).

Plusieurs auteurs notent que nombre de ces parents (25 % à 50 %) ont été vus par un professionnel de santé mentale peu avant leur crime (7, 8 ). Des mères évoquaient leur suicide et même exprimaient leur inquiétude pour l'avenir de leurs enfants après qu'elles aient mis fin à leurs jours (31, 37).


PACTE SUICIDAIRE

(26) HUNT IM , WHILE D, WINDFUHR K et al. Suicide pacts in the mentally ill : a national clinical survey. Psychiatry Res, 2009; /67: 131-138.

(27) LE BIHAN P, BÉNÉZECH M. Pactes suicidaires : une revue de la littérature. Ann Méd Psychol, 2006, 164: 292-303
Les pactes suicidaires sont définis comme un accord mutuel entre le plus souvent deux individus décidant de mourir ensemble. Dans beaucoup de pactes réussis, une pathologie dépressive de l'un ou des deux membres du couple paraît en cause, souvent sous l'effet de difficultés financières, d'anxiété à propos de maladies physiques personnelles ou touchant des proches, d'un deuil ou d'une séparation possibles. La menace de dissolution d'une relation étroite, exclusive entre deux partenaires, dont l'un apparaît dominant et devient l'instigateur d'un double suicide, est soulignée par plusieurs auteurs (26, 27).

I . Hunt et al. ont réalisé une étude sur une série consécutive de personnes prises en charge en santé mentale et décédées lors de pactes suicidaires (n = 278) entre 1996 et 2005 en Angleterre er au Pays de Galles. Le diagnostic le plus fréquent (47 %), était un trouble de l'humeur (bipolaire ou dépressif). Dans plus d'un quart des cas, un contact avec un service de santé mentale avait eu lieu dans l'année précédente, notamment la moitié dans la semaine avant le décès, la majorité des intéressés rapportant des anomalies psychiques : détresse émotionnelle (25 %), maladie dépressive (23 %), idéation suicidaire (20 %) ou perte d'espoir (19 %). Le désengagement envers les soins, les sorties prématurées à l'initiative des patients, l'absence au dernier rendez-vous et le manque de compliance au traitement étaient fréquents (26). Le fait que les pactes suicidaires entraînent très fréquemment le décès de leurs protagonistes appelle une particulière vigilance des cliniciens en présence de tels patients envisageant ou ayant déjà tenté de se suicider ensemble. Le phénomène actuel des pactes sur Internet, par lequel des personnes qui ne se connaissent pas organisent un double suicide au travers de sites spécifiques et forums de discussion, pourrait favoriser leur augmentation parmi les individus vulnérables.

Auteurs d'agression sexuelle

(11) DUNSIETH NW , NELSON EB, BRUSMANS-LOVINS LA et al. in- Psychiatric and légal features of 113 men convicted of sexual offences. J Clin Psychiatry, 2004, 65 : 293-300.
Des travaux récents montrent une prévalence élevée de troubles mentaux, en particulier thymiques, sur la vie entière chez les auteurs d'agressions sexuelles. Si la fréquence des troubles bipolaires parmi les agresseurs sexuels est peu importante dans la plupart des études, les troubles dépressifs et dysthymiques sur la vie entière, comme lors des faits, sont décrits comme courants (11). Là encore, les conduites addictives, souvent associées aux troubles de l'humeur, favorisent le passage à l'acte. Le syndrome de Kleine-Levin , qui présente des parentés avec la maladie bipolaire et qui s'accompagne de désinhibition sexuelle épisodique, mérite d'être signalé ici.


Traité sur les troubles bipolaires - Neptune
Les Troubles bipolaires - 2014
Ouvrage collectif par 122 spécialistes francophones

Chapitre 31



Dernière édition par Neptune le 11/5/2017, 19:16, édité 4 fois

II. DISCUSSION, CONSIDÉRATIONS CLINIQUES ET MÉDICOLÉGALES





"Les facteurs aggravants  socio-démographiques, médicolégaux, toxiques et psychopathologiques (...) augmentent probablement bien davantage le niveau de dangerosité physique potentielle que l'existence du trouble de l'humeur en lui-même"


Les recherches, qui sont très majoritairement en faveur d'un risque accru de violence envers autrui dans les troubles affectifs majeurs par rapport aux personnes indemnes de ces pathologies, insistent toutes sur les facteurs aggravants  socio-démographiques, médicolégaux, toxiques et psychopathologiques. Ces facteurs associés augmentent probablement bien davantage le niveau de dangerosité physique potentielle que l'existence du trouble de l'humeur en lui-même.

Les études mettent en effet en évidence l'importance des facteurs généraux dans la probabilité de violence, notamment pour le trouble bipolaire : âge inférieur à 40 ans, sexe masculin, statut socio-économique précaire, faible niveau d'éducation, célibat. Des antécédents d'anomalie des conduites dans l'enfance ou l'adolescence, de violence envers autrui, de victimisation,
de trouble de la personnalité, d'abus ou de dépendance à diverses substances, des précédents judiciaires, un divorce ou une séparation dans l'année, l'absence d'emploi sont des indicateurs d'aggravation du risque.

D'autres prédicteurs liés aux difficultés de la prise en charge favorisent également une infraction violente, tels que le défaut d'accès aux soins, l'incapacité à demander de l'aide, le déni des troubles et la faiblesse de l'insight, la rupture des relations thérapeutiques, la non-observance des traitements, l'insuffisance du suivi après une hospitalisation (24). Ici comme ailleurs, le pluridéterminisme de l'action criminelle est une constatation habituelle d'expertise mentale.

(24) HAUTE AUTORITÉ DE SANTÉ (HAS) . Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant une schizophrénie ou des troubles de l'humeur. Recommandations de la commission d'audition, mars 2011 (http://www.hassante.fr).

(1) BENÉZECH M, LE BIHAN P. Troubles de l'humeur et dangerosité. In : Troubles bipolaires et incidences médico-légales. Paris, Interligne, 2004 : 148-165.
Les troubles affectifs majeurs (épisodes dépressifs ou maniaques lors des faits) ne sont pas toujours reconnus chez les auteurs d'infracrion. Au cours d'une expertise, ces personnes peuvent être considérées à tort comme présentant un trouble de la personnalité antisociale ou borderline, ou souffrant des conséquences d'une addiction aux toxiques. Il est souvent difficile de reconstituer a posteriori l'état mental du criminel lors du passage à l'acte, cet état ayant pu varier en fonction de l'évolution naturelle de la maladie, sous l'effet du traittement prescrit ou de la prise illégale de substances même en milieu carcéral (1). Le rôle des traitements notamment antidépresseurs, dans les actes de violence reste discuté.

II.1 Manie


"La manie est rarement associée à la criminalité grave mais conduit souvent à des infractions mineures variées"

"Ces patients sont par ailleurs souvent victimes d'agressions sexuelles"


Le trouble bipolaire, sous-diagnostiqué dans la population générale, l'est probablement davantage parmi les délinquants violents. L'instabilité, l'impulsivité, la recherche de sensations fortes, les fluctuations de l'humeur et l'abus de substances rendent peu évident le diagnostic différentiel avec un trouble de la personnalité (borderline,  dyssociale...), d'autant que ce dernier peut être associé à la maladie bipolaire.
(20) GARNO JL, GUNAWARDANE N, GOLDBERG JF. Predictors of trait aggression in bipolar disorder. Bipolar Disord, 2008, 70:285-292.
La co-morbidité avec la personnalité antisociale est bien décrite dans des observations cliniques ou dans des populations de personnes maniaques en contexte de psychiatrie légale. Dans une recherche portant sur 100 patients bipolaires, l'agressivité apparaît fortement liée à l'existence d'une personnalité borderline associée ainsi qu'à des antécédents de traumatisme dans l'enfance et à la sévérité des symptômes maniaques ou dépressifs (20). La co-morbidité est en particuliet fréquente avec les conduites addictives favorisant les passages à l'acte à dimension médicolégale. En l'absence d'abus de substances psycho-actives, plusieurs auteurs considèrent que le risque violence n'apparaît pas plus élevé parmi les sujets bipolaires que dans la population générale.
(3) BÉNÉZECH M, BOURGEOIS ML. L'homicide est fortement corrélé à la dépression et pas à la manie. Encéphale, 1992, XVIII : 89-90.

(24) HAUTE AUTORITÉ DE SANTÉ (HAS) . Dangerosité psychiatrique : étude et évaluation des facteurs de risque de violence hétéro-agressive chez les personnes ayant une schizophrénie ou des troubles de l'humeur. Recommandations de la commission d'audition, mars 2011 (http://www.hassante.fr).

Dans l'accès maniaque, les actes antisociaux sont décrits comme relativement fréquents, mais de moindre gravité que dans la dépression (3). La manie est rarement associée à la criminalité grave mais conduit souvent à des infractions mineures variées. L'euphorie, le sentiment de toute-puissance, ma mégalomanie, l'optimisme, l'irritabilité agressive, l'impatience, l'hyperactivité, l'agitation, le manque de coopération et d'insight peuvent toutefois conduire à des affrontements avec les interlocuteurs ou les personnes représentant l'autorité : forces de l'ordre, magistrats, enseignants, mais également médecins et autres soignants. Ils peuvent entraîner des violences physiques si le patient est contrarié dans ses projets ou se sent victime d'une humiliation ou de moqueries auxquelles son comportement l'expose. Intriqués à une symptomatologie floride dans la schizophrénie, les symptômes maniaques augmenteraient le risque de violence (24). Des comportements involontairement dangereux pour soi-même ou autrui sont possibles par maladresse, imprudence, inattention, distraction, extravagance, prise de risque inconsidérée. Les infractions à la circulation routière, la conduite dangereuse sont fréquentes. Les homicides restent exceptionnels dans la manie. Ils sont alors perpétrés en état de manie furieuse ou délirante, ou encore lors de brèves phases de dépression survenant dans le cours ou au début d'un épisode mixte à prédominance maniaque. L'alcool, le manque de sommeil les favoriseraient.
Des comportements sexuels déviants sont classiques en période maniaque. Dans l'exaltation de la manie, des conduites comme le harcèlement, l'exhibitionnisme, la nudité ou des gestes impudiques paraissent cependant beaucoup plus fréquentes que le viol. Ces patients sont par ailleurs souvent victimes d'agressions sexuelles du fait de la libération pulsionnelle et de la désinhibition qui surviennent pendant la phase processuelle d'excitation.
L'impulsivité est courante chez les sujets bipolaires, seulement durant les épisodes maniaques mais durant les phases de rémission. Dans la manie, le patient agit sans réfléchir airx conséquences de ses actes : dépenses inconsidérées, projets grandioses, comportements antisociaux... La plupart des agressions dans le trouble bipolaire sont apparemment impulsives et surviennent préférentiellement au cours d'un épisode maniaque. La préméditation manque habituellement du fait de l'excitation psychomotrice avec agitation désordonnée et fuite des idées, le tout favorisant peu les actes élaborés de violence. Il existe souvent une augmentation de la consommation d'alcool et/ou d'autres substances psychoactives pouvant aggraver ou prolonger l'épisode.
Les symptômes psychotiques, et notamment les idées délirantes, les hallucinations, les dysfonctionnements cognitifs, sont fréquents (environ 50 % des cas) dans la manie. Les manies délirantes sont souvent associées à une guérison incomplète entre les épisodes avec persistance de productions mentales pathologiques.
(6) BOURGEOIS ML, VERDOUX H . Les troubles bipolaires de l'humeur. Paris, Masson, 1995 : 43-69.
Des formes cliniques de manie chronique sont également décrites, répondant de façon insatisfaisante au trairement : irritabilité durable, agressivité, tachypsychie, état sub-délirant. En raison de la moindre fuite des idées, l'hypomanie pourrait être davantage liée au risque de comportement violent que les états maniaques typiques. Dans les manies secondaires, survenant au cours de pathologies organiques ou provoquées par des substances pharmacologiques, l'irritabilité et les conduites agressives paraissent plus fréquentes (6). Il en est de même pour les états mixtes de l'humeur.

Les comportements antisociaux au cours d'un épisode maniaque chez l'enfant et l'adolescent sont parfois difficiles à différencier d'un trouble des conduites ou d'un trouble déficitaire de l'attention/hyperactivité (TDAH). Le trouble des conduites est par ailleurs fréquemment co-morbide au trouble bipolaire de l'enfant ou de l'adolescent. Les épisodes maniaques chez les adolescents sont généralement brefs, ont souvent des caractéristiques psychotiques et peuvent être associés à la délinquance et à l'usage de substances psycho-actives. Précisons que des infractions variées ou des actes de violence peuvent être commis par des sujets souffrant de troubles graves de l'humeur indépendamment de leur pathologie, notamment lors des phases de rémission ou des intervalles libres. On ne doit pas sous-estimer cependant certaines conséquences de la pathologie maniaque à distance d'un épisode : pensées dysfonctionnelles, angoisse d'une rechute à forme dépressive, etc.

II.2 Dépression


(1) BÉNÉZECH M. Dépression et crime. Revue de la littérature et observations originales. Ann Méd Psychol, 1991, 149 : 150-165.

(2) BÉNÉZECH M . Colère normale et colère pathologique : considérations générales et observations cliniques. Ann Méd Psychol, 1998, 156: 361-374.

(17) FAVA M. Crises de colère dans les troubles dépressifs unipolaires. Encéphale, 1997, Suppl. III: 39-42.

(39) SENNINGER JL, GROSS P, LAXENAIRE M. Corrélations entre symptomatologie dépressive et agressivité pathologique. Ann Méd Psychol, 1997, 155 : 203-207

(22) HAGGARD-GRANN U, HALLQVIST J, LANGSTROM N, MOLLER J. Short-term effects of psychiatrie symptoms and interpersonal stressors on criminal violence : a casecrossover study. Soc Psychiatry Psychiatrie Epidemiol, 2006, 41 : 532-540.
L'homicide altruiste dans la mélancolie, décrit pat les auteurs classiques, est considéré comme rare mais non exceptionnel. Il concerne généralement des proches et s'inscrit dans un contexte de suicide élargi. La préméditation avant le meurtre-suicide est fréquente, souvent organisée et bien dissimulée. Sur le plan psychodynamique, les relations dépression-agressivité et homicide-suicide ont été décrites depuis longtemps par les psychanalystes, la haine étant partiellement retournée contre le sujet dans la dépression et le suicide (1). Il faut noter l'existence d'états dépressifs se caractérisant par un sentiment permanent de colère froide ou d'explosions coléreuses à l'origine de passages à l'acte violents (2). La colère, l'hostilité, l'irritabilité, l'anxiété, l'impulsivité sont fréquemment constatées dans les troubles dépressifs, en particulier unipolaires, et des formes cliniques de dépression hostile ont été observées (17). L'association d'éléments dépressifs et de symptômes psychotiques positifs (délire, hallucinations, troubles du cours de la pensée) paraîr également être l'un des meilleurs prédicteurs de dangerosiré chez les schizophrènes (1, 39).
Les idées de suicide et de violence envers autrui sont en effet souvent fortement corrélées. U. Haggard-Grann et al., dans leur rravail sur les individus violents, constatent que des idées suicidaires ou une tentative de suicide dans les 24 heures précédant l'acte multiplieraient par 9 la probabilité d'une hétéro-agression (22). Certaines conduites suicidaires sont dangereuses, de façon délibérée ou non, pour l'entourage, avec par exemple un risque d'incendie ou d'explosion lors d'une autolyse par le gaz domestique. Il en est de même pour les suicides en voiture ou par précipitation d'un lieu élevé, quelques patients tentant de les dissimuler en simple accident. Les préoccupations et comportements suicidaires sont relativement fréquents lors des faits chez les auteurs d'incendie volontaire, avec des idées de vengeance, de colère et d'hostilité associées
à la dysphorie et à la dépression. L'abus d'alcool et de substances favorise bien entendu le passage à l'acte.

(25) HODGINS S, LAPALME M, TOUPIN J . Criminal activities and substance use of patients with major affective disorders and schizophrenia : a 2-year foUow-up. J Affect Disord, 1999,55: 187-202
Dans la dépression de l'enfant et de l'adolescent, l'humeur irritable et l'agressivité sont des traits fréquents. Les troubles du comportement avec passage à l'acte auto- ou hétéro-agressif, les fugues, l'absentéisme scolaire, l'utilisation de toxiques font notamment partie de la clinique de la dépression de l'adolescent. Le trouble des conduites dans l'enfance, associé à des symptômes dépressifs, caractériserait un sous-groupe de sujets développant un trouble affectif majeur plus tard dans la vie avec un risque augmenté de suicide et de criminalité (25).


Autres troubles de l'humeur


(5) BENÉzECH M, LE BIHAN P. Troubles de l'humeur et dangerosité. In : Troubles bipolaires et incidences médico-légales. Paris, Interligne, 2004 : 148-165.

(6) BOURGEOIS ML, VERDOUX H . Les troubles bipolaires de l'humeur. Paris, Masson, 1995 : 43-69.
L'intercrise des troubles unipolaires ou bipolaires, les formes dites « atténuées » (trouble bipolaire II, hypomanie, dysthymie, cyclothymie), les états mixtes et schizo-affectifs, les cycles rapides ou les épisodes thymiques récurrents brefs (maniaques et dépressifs) gagneraient à être mieux connus dans leurs relations éventuelles avec des comportements de violence envers autrui (5). Le syndrome dysphorique prémenstruel (dépression, irritabilité, agressivité) n'est pas sans incidence médicolégale et peut parfois s'accompagner de graves violences hétéro-agressives. Dans le spectre bipolaire, la notion de tempérament affectif est également importante à considérer. Il s'agit de formes sub-syndromiques des troubles de l'humeur, le tempérament pouvant être hyperthymique, cyclothymique, dépressif ou irritable (6).


CONCLUSION





(1) BÉNÉZECH M. Dépression et crime. Revue de la littérature et observations originales. Ann Méd Psychol, 1991, 149 : 150-165.
Parmi l'ensemble des criminels, la proportion de personnes souffrant de troubles affectifs majeurs reste relativement peu importante et la plupart de ces patients ne commettront jamais d'actes graves sur les autres. La pathologie dépressive est cependant quelquefois à l'origine d'homicides, préférentiellement envers les proches, notamment en cas de situation de crise existentielle (séparation de couple, épisode passionnel) (1).
Dans la maladie bipolaire, les symptômes psychotiques, les troubles sévères de la personnaliré (dyssociale, borderline, narcissique, paranoïaque) et les conduites addictives sont les facteurs pathologiques généralement associés à la violence. Il est nécessaire d'améliorer le dépistage et la prise en charge des troubles affectifs chez les auteurs d'infractions, mais également chez les usagers de substances illicites. Le clinicien, dans son évaluation, doit regarder au-delà du simple diagnostic et prendre en compte les antécédents de violence subie ou agie de son patient.





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