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Psychanalyse et éducation : la génération Dolto

Par Neptune 
le 08/01/2017

Éducation et Psychanalyse


par Didier PLEUX, pédopsychologue.
Docteur en psychologie du développement, psychologue clinicien et directeur de l'Institut français de thérapie cognitive. Après avoir fait ses armes auprès de jeunes délinquants, il s'est formé aux thérapies cognitives aux États-Unis avec Albert Ellis, ancien psychanalyste et figure de proue du cognitivisme moderne depuis les années 1960. Praticien de la remédiation cognitive, il est membre de l'équipe Feuerstein de l'Hadassah-Wiso-Canada Institute de Jérusalem. Il est l'auteur d'un livre remarqué : De l'enfant roi à l'enfant tyran.

Extrait du Livre Noir de la Psychanalyse (100), édition de 2013

Didier Pleux, éducation et psychanalyse




Au départ, la psychanalyse s'est essentiellement intéressée à la psychopathologie de l'adulte. Au long de sa carrière, Freud n'a quasiment pas soigné d'enfant. Il ne fait état, dans son œuvre, que du cas du petit Hans, alias Herbert Graf, avec lequel il fut en contact en 1907 pour sa phobie des chevaux (101). Grâce à la psychanalyse, le petit garçon fut guéri de sa phobie des chevaux, comme Freud l'écrit à Jung en 1908. En fait, Freud ne vit l'enfant que quelques instants : c'est par l'intermédiaire de son père que le petit Hans fut « traité ».

En ce début de 20e siècle qui vit éclore la psychanalyse, quelques parents proches de Freud tentèrent d'éduquer leurs enfants de façon "préventive" en appliquant les préceptes psychanalytiques pour éviter à l'enfant les névroses et les traumatismes qui risqueraient d'entraver son bonheur futur. Ce fut notamment le cas du jeune Rolf qui servit de cobaye à sa tante Mme Hug-Hellmuth : elle deviendra la première psychanalyste d'enfants. Rudolf, surnommé Rolf, est décrit par sa tante comme instable, retors, prisonnier de pulsions criminelles. Grâce à son éducation teintée de freudisme, Mme Hug-Hellmuth guérit l'enfant, du moins est-ce ce qu'elle dit à Freud. La maman du petit Rolf décède quand il a 8 ans. A 18 ans, Rolf tente de voler sa tante et l'étrangle. On peut imaginer une meilleure éducation préventive...

Freud déclarait en 1907 : "C'est entre les mains d'une éducation psychanalytiquement éclairée que repose ce que nous pouvons attendre d'une prophylaxie individuelle des névroses" (102). Le cas Hans, comme celui de Rolf, tend à prouver que cette prévention par l'application des préceptes de la psychanalyse en éducation, est douteuse.

Freud - Le petit Hans
Freud, 1856-1939, fondateur de la psychanalyse
(101) Derrière la légende du petit Hans, il faut savoir que se cache une toute autre réalité. Les parents, Max Graf, musicologue, et Olga König, comédienne, ont tous deux fait une analyse lorsque Herbert (Hans) naît en 1903. Ils décident d'éduquer leur enfant selon les principes freudiens et lui enseignent tout sur la théorie de la sexualité. Ainsi, en suivant les "stades libidinaux" de Freud, en évitant tout "refoulement", l'enfant ne pourra que s'épanouir. Pour Freud, c'est une victoire : si des parents appliquent l'approche psychanalytique dans leur mode d'éducation, les enfants seront protégés contre les futures névroses. Il décide de publier à ce sujet, mais le petit Herbert Graf, modèle de l'éducation freudienne en 1907, présente des troubles et devient le cas Hans, "modèle de perversité" en 1908. Freud diagnostique une "hystérie d'angoisse", ce que l'on appelle aujourd'hui tout simplement une "phobie" : il redoute d'être mordu par des chevaux. C'est, selon Freud, le signe d'un complexe d'Oedipe mal résolu : Herbert désire sa mère, veut prendre la place de son père et craint ainsi la castration.






(102) "L'intérêt de la psychanalyse" (1913), trad. dans Résultats, idées, problèmes, vol 1, Paris, P.U.F. 1984, p. 213.

(103) cf. R.Pollak, The Creation of Dr B : Biography of Bruno Bettelheim, New York, Simon & Schuster, 1997.

(104) B. Bettelheim, L'amour ne suffit pas, Paris, Fleurus, 1970.

(105) J. Kagan, Des idées reçues en psychologie, Paris, Odile Jacob, 2000.

(106) J. Bowlby, Attachement et perte, Paris, P.U.F., 1978.

D'autres grands noms de la psychanalyse de l'enfant ont insisté sur l'intérêt des connaissances psychanalytiques, toujours dans le but, louable, que le futur petit homme ne souffre pas. Mais la théorique devient vite univoque : si l'enfant a des problèmes, s'il présente des troubles du comportement, cela vient nécessairement d'un "blocage affectif". Et ce blocage provient de la relation aux parents, donc de l'éducation. Ainsi de Melanie Klein (120, 120b), considérée comme l'une des fondatrices de la psychanalyse de l'enfant. Ou de Bruno Bettelheim (103,103b) qui culpabilisera à son tour des milliers de mères d'enfants autistes et que beaucoup de parents ont lu avec passion tant il savait, comme Françoise Dolto, marier un bon sens éducatif avec la théorie psychanalytique (104). D'autres encore, comme René Spitz (121), ont mis au jour les conséquences d'une carence maternelle durant les 18 premiers mois de l'enfant, causalité aujourd'hui contredite par les théories de la résilience ainsi que par des chercheurs comme Jérôme Kagan (105). Quant à John Bowlby (106), élève de Melanie Klein, sa théorie de l'attachement énonce clairement les responsabilités : si la relation à la mère n'est pas bonne, il y aura de nombreuses pathologies dues, entre autres, à l'angoisse de séparation chez l'enfant.

Dans ces diverses conceptions de l'éducation affective de l'enfant - ici à peine esquissées -, voici ce que l'on comprend en filigrane : c'est dans la relation avec les parents, et surtout avec la mère, que se jouent les pathologies des enfants. D'où l'idée que l'éducation doit répondre à la théorie qui soigne ces troubles : la psychanalyse. Tout se passe comme si la psychanalyse utilisait la pathologie des enfants pour mieux affirmer ses croyances en éducation.
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Mélanie Klein
Mélanie Klein, 1882-1960
(120) Mélanie Klein se démarque rapidement de ses consœurs, Anna Freud, fille du maître ou Hermine von Hug-Helmuth (assassinée par son neveu qu’elle a psychanalysé), qui pensent que la thérapie des petits doit se limiter à un travail éducatif. Pour Mélanie Klein, en revanche, l’enfant, dès 2 ans, est un patient digne de ce nom. Dès 1920, elle développe sa technique de psychanalyse par le jeu : des poupées, des autos, des animaux, des crayons, des ciseaux, et la séance peut commencer. "Le grand train, c’est papa ; le petit, c’est toi ; la gare, c’est maman, explique-t-elle à Dick, un jeune patient resté un cas célèbre de la littérature analytique. Dick entre dans maman, il fait noir dans maman, Dick est dans le noir de maman." Voilà comment Melanie Klein aide les petits à apprivoiser leurs fantasmes incestueux et l’angoisse qui les accompagne. La psychanalyse freudienne déroule le tapis rouge devant le père. Pour le kleinisme, le personnage déterminant, c’est la mère. Pour réussir à penser, il faut la tuer symboliquement, quitte à la retrouver plus tard. Cet affront au père, Freud ne le pardonnera pas à Melanie Klein.

Le sadisme est originel

Pour Melanie Klein, l’être humain est, de façon innée, travaillé par une pulsion de mort et de destruction. Dès ses premiers mois, il est habité par des fantasmes sadiques visant l’intérieur du ventre maternel. Il imagine ses deux parents soudés en une sorte de copulation ininterrompue et, se sentant exclu de cette belle harmonie, rêve de les anéantir. La survie dans l’inconscient de ce sentiment d’exclusion archaïque explique les meurtres passionnels de l’adulte, mais aussi la douleur indicible qui peut nous assaillir lorsque nous sommes trompés : nous revivons alors cette mise à l’écart primitive.

Les filles ont peur de leur mère
Selon Melanie Klein, les filles se tournent vers leur père, puis s’intéressent aux hommes pour échapper à une mère vécue comme toute-puissante, qui menace de les détruire et de leur interdire l’accès à la maternité. Le fantôme de la mère se tient derrière toute histoire d’amour. Même dans l’hétérosexualité, le véritable objet de désir et de défi d’une femme, c’est l’autre femme, toujours imaginée comme une rivale.

La vie psychique démarre dès la naissance
Loin de connaître la béatitude, le nourrisson expérimente des états paranoïdes, où il croit que le sein, le biberon et le monde lui veulent du bien ou du mal, selon ses sensations du moment. Empli d’une envie dévorante à l’égard du sein, il est terrorisé par cette pulsion : il craint d’abîmer cette source nourricière, de la perdre. Vers 6 mois, la « position dépressive » tempère cette agitation mentale. La pression se relâche, l’envie archaïque se transforme en gratitude et en amour pour ce qui fait du bien, la mère. Melanie Klein qualifie cette étape de dépressive, car elle apprend à supporter ces sentiments douloureux que sont tristesse, remord et culpabilité.

Biographie résumée
1919 : intègre la Société hongroise de psychanalyse après sa présentation d’Analyse d’un enfant de 5 ans – son fils Erich.
1924 : se démarque de l’orthodoxie freudienne en élaborant un complexe d’Œdipe archaïque commençant au moment du sevrage.
1934 : Melitta Schmideberg, sa fille, elle-même psychanalyste, dénonce la dépendance dans laquelle sa mère la maintient et l’accuse d’avoir poussé son frère Hans au suicide. Melanie Klein sombre dans une profonde dépression.
1940 : naissance du "kleinisme". Le monde analytique compte désormais les kleiniens et les autres…
Source : psychologie.com

"Selon elle, si un enfant suce son pouce, c'est mû par le fantasme de mordre et de dévorer la verge de son père et les seins de sa mère. L'enfant s'imagine que le ventre maternel contient de nombreux pénis du père et des enfants conçus sous forme d'excréments." . D. Pleux.


Bruno Bettelheim
Bruno Bettelheim, 1903-1990
(103b) Le psychanalyste austro-américain Bruno Bettelheim a été le précurseur du traitement psychanalytique de l'autisme. Bettelheim comparait les enfants autistes aux prisonniers des camps de concentration nazis, qui se balançaient d'avant en arrière, sidérés de terreur, dans l'attente d'une mort imminente.

Raisonnant par analogie, il était convaincu que les autistes étaient victimes de parents tortionnaires, de mères glaciales qui avaient désiré la mort de leur enfant.

Les travaux de Bettelheim ont été largement récusés aux États-Unis depuis plus de 30 ans. (1)

Le Livre noir de la psychanalyse (100) consacre un chapitre entier à sa biographie.

D'éminents psychanalystes français, interviewés dans le documentaire Le Mur (1) continuent de défendre voire d'appliquer ses thèses.


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Françoise Dolto jeune étudiante
Françoise Dolto, 1908-1988
Étudiante en médecine, elle adhère à la Société Psychanalytique de Paris à 31 ans. Photo La Procure
Cependant, nous restons là dans un discours d'expert à expert, en parfaite logique avec la pensée psychanalytique : le rôle de la mère est déterminant dans la construction psychique inconsciente de l'enfant. C'est finalement avec Françoise Dolto que le discours psychanalytique s'intéresse à l'enfant "normal". Certes, sa formation trouve son ancrage dans l'observation des enfants malades : elle reçoit des cas très pathologiques au centre Claude-Bernard, à l'Hôpital Trousseau (de 1940 à 1978), au Centre Etienne-Marcel (de 1962 à 1985). Mais elle s'intéresse aussi à des préoccupations plus banales, au bébé qui ne souffre d'aucun problème particulier, aux questions d'alimentation, de propreté, de rapport entre frères et soeurs, à tout ce qui fait le quotidien de nombreux parents. Du même coup, la psychanalyse fait son entrée dans le domaine éducatif : comment doit-on faire pour "construire" psychiquement, affectivement, un bébé, un enfant épanoui, sans névrose ? Et, par voie de conséquence, on quitte le discours d'expert à expert pour un discours grand public.

Là est le danger : ce qui n'était jusqu'alors que des affirmations de spécialistes va être largement diffusé. Les idées qui n'étaient que des hypothèses issues de la psychopathologie vont être assenées comme des vérités éducatives. L'évolution des écrits et des interventions radiophoniques de Françoise Dolto en témoigne.

Dans sa thèse en 1938, "Psychanalyse et pédiatrie", elle rédige 130 pages pour sa partie clinique, et ne présente que des cas d'une grande banalité : quelques problèmes de retard et de lenteur à l'école, d'instabilité, d'enfant colérique et les deux tiers de problèmes de pipi au lit. A cette époque (le tout-petit n'était pas considéré comme une "personne" à part entière, rappelons-le), il est probable que l'énurésie pouvait traduire d'autres souffrances et que la théorie psychanalytique répondait à certaines questions. Mais l'amalgame est fait avec d'autres troubles : enfant instable, menteur, démotivé à l'école, tout comportement "déviant" a un sens caché, c'est le symptôme révélateur d'un trouble plus ancré. Dans "Le Cas Dominique" (1971), Françoise Dolto redevient experte en pathologie infantile pour évoquer un trouble psychiatrique. Mais les derniers écrits, qui font suite aux émissions de radio à grand succès, La Cause des Enfants, La Cause des Adolescents (1985), s'adresse à nouveau à un très large public. Il s'agit désormais de faire de la prévention et d'inculquer ce qu'il faut psychanalytiquement faire en éducation. A contrario les parents risquent gros : certains chapitres de La Cause des Adolescents parlent d'eux-même : "Les suicides d'adolescents : une épidémie occultée" , chapitre 10 ; "A chacun sa drogue : faux paradis et pseudo-groupes" chapitre 11; "Echec à l'échec scolaire", chapitre 12. Si l'on bouge trop l'adolescent, à cette époque où il est si "fragile", il risque de devenir délinquant, de se droguer, de faire des tentatives de suicide et d'échouer scolairement. Désormais, les parents veulent être rassurés et ne peuvent qu'adhérer aux conseil éducatifs, même s'ils sont parfois étranges, d'une femme qui parle avec autant de chaleur, d'humanité et bons sens sur les ondes (107).
(107) Lorsque l'enfant paraît, émission de France-Inter, année 1970
Après l'énorme succès des émissions radiophoniques, Françoise Dolto se consacrera dès 1978 à la formation, aux conférences et participera de plus en plus à de nombreuses émissions de radio et de télévision. Elle crée ses "Maisons vertes" dès 1979 ;  ce qui n'était jusque là que discours entre experts en psychopathologie va devenir un discours éducatif.

Désormais, l'éducation et la psychanalyse ne font plus qu'un.


Nos enfants sont élevés dans la "vérité psychanalytique"


Dolto expliquée aux parents - J.C. Liaudet(115) "L'oedipe tardif réussit mal à l'école... de nombreux problèmes scolaires trouvent ainsi leur origine dans des désirs oedipiens non résolus."







Autorité et autoritarisme - Claude Halmos(179b) Claude Halmos, pour nous, est l'une des seules psychanalystes médiatiques à avoir su ne pas cautionner les dérives de la psychanalyse lacano-kleino-doltoïenne, et à construire un discours équilibré qui réhabilite l'autorité sans revenir à l'autoritarisme. Pour ne pas être rejetée de ses pairs, elle s'évertue toutefois à réinterpréter de manière peu convaincante le discours de Françoise Dolto dans cet ouvrage comme le montre D. Pleux auquel elle s'oppose (179 - en fin d'article).
Neptune

(108) Le Parisien, 6 octobre 2004

(109) Féminin Psycho, "Spécial parents" , septembre, octobre et novembre 2004

Gisèle George - Mon enfant s'oppose(110) G. George, Mon enfant s'oppose, Paris, Odile Jacob, 2000, rééd 2002. 15 €

La psychanalyse, qui au départ était une hypothèse de compréhension de la psychopathologie de l'adulte, puis de l'enfant, guide désormais la plupart des parents : elle s'est substituée au discours éducatif.

Qu'est-ce que l'éducation ? Je ne trouve pas de meilleure définition que celle du Littré : "Action d'élever, de former un enfant [...] Ensemble des habiletés intellectuelles ou manuelles qui s'acquièrent, en ensemble des qualités morales qui se développent." L'éducation est bien comprise dans son aspect dynamique, "développement", diraient les spécialistes : les parents vont aimer, accompagner, protéger mais aussi former, instruire, conseiller, proposer, interdire. Pour la psychanalyse en revanche, il ne s'agissait à l'origine que de prévenir des pathologies pour lutter contre le déterminisme qu'elle avait elle-même installé. Tout attitude parentale, tout comportement de l'enfant est "psychologisé", analysé, décrypté. Finis le bon sens, la spontanéité, il va falloir comprendre, décoder le "sens".

La plupart des ouvrages de vulgarisation scientifique proposent une seule approche de l'enfant et de son développement affectif, l'approche psychanalytique : Marcel Rufo, quand il est co-auteur avec Christine Schilte, Aldo Naouri, Claude Halmos (179, 179b), Edwige Antier (130), Maryse Vaillant, Nicole Fabre, Caroline Eliacheff, pour les plus connus. Toujours le même déterminisme - tout se joue dans les premières années, dans cette première relation qui lie l'enfant à ses parents et à sa mère en particulier -, les mêmes concepts, et la même peur de mal faire, de "rater" la construction affective de son enfant. Françoise Dolto, auteur des années 1970, est encore et peut-être même plus que jamais d'actualité. On écrit même des livres pour clarifier ses thèses aux parents, dont celui de J.C. Liaudet, (115) Dolto expliquée aux parents.

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Les médias


Ils véhiculent les thèses freudiennes comme des révélations qui ne souffrent aucune remise en cause. Ce qui est normal puisque c'est, en France du moins, le discours hégémonique. Dans la presse féminine, la presse "Parents", la presse nationale, on trouve toujours "L'avis du psy", donc l'avis du psychanalyste. Un enfant qui a la varicelle, "ça parle", un garçon dyslexique, c'est "un problème avec le père", un bébé qui souffre de reflux gastrique, "il rejette le sein maternel et donc exprime son problème relationnel avec sa mère".

Je cite cet extrait de l'article d'un quotidien (108) : "Et si on réécoutait Dolto ?" A propos des paroles de Françoise Dolto : "Dans l'inconscient, un être humain sait tout dès qu'il est tout petit...", Edwige Antier, pédiatre médiatisée, commente : "Françoise Dolto était visionnaire. Les études scientifiques sur le comportement prénatal ont confirmé l'incroyable : un nouveau-né est programmé pour comprendre les émotions de sa mère." Et de citer les résultats concernant l'accélération du rythme cardiaque de nourrissons devant les conversations de sa maman avec une sage-femme lorsqu'est évoqué l'accouchement douloureux... Combien d'enfants a-t-on évalué dans cette enquête scientifique ? Encore un cas d'école.

Que le foetus soit sensible au stress maternel, bien sûr, qu'il soit capable de reconnaître la voix de sa mère et la langue qu'elle parle, là aussi, des études l'ont établi, mais de là à l'imaginer en train d'écouter et de comprendre une conversation depuis l'intérieur de la cavité utérine, on est dans la pensée magique.

Un récent "Spécial parents" (109) témoigne également de cette hégémonie de la pensée freudienne. Sur les articles des 13 spécialistes : 6 psychanalystes, 6 psychologues, pédiatres ou psychothérapeutes d'obédience psychanalytique, et une seule représentante des approches cognitivo-comportementales : Gisèle George (110), pédopsychiatre reconnue, mais dont le discours est dénaturé sous le titre : "L'opposition permet d'affirmer sa personnalité". Elle qui demande un système éducatif avec récompenses et sanctions quand c'est nécessaire, se voit réintégrer dans la psychologie "classique" : ne heurtez pas un enfant qui s'oppose, acceptez qu'il épanouisse son "Moi". C'est vrai, une fois de plus, quand il s'agit d'un enfant dévalorisé, à faible estime de soi. Mais non pour les autres, ceux que je qualifie d'enfants omnipotents.

Le lecteur n'est bien sûr pas prévenu de ce biais idéologique. Pourtant, il serait juste et honnête de dire : "Vous allez entendre ce que l'on dit depuis cent ans en psychanalyse, sauf en page 66, un témoignage d'une comportementaliste." Est-ce un travail journalistique ? Est-ce leur faute ? Non : quand on écrit sur un sujet, le réflexe est de faire intervenir les experts, c'est normal. Mais les experts appartiennent quasiment tous à la même chapelle : les journalistes le savent-ils ? Des ondes aux journaux, toujours la même pensée unique.

Extrait d'une émission entendue à la radio en novembre 2004 : "Nous avons toujours une deuxième personne en nous qui lutte contre notre personne consciente... par exemple, un enfant qui ne fait plus rien à l'école peut très bien répondre à une deuxième personne qui lui interdit de bien faire à l'école : tu ne dois pas réussir pour ne pas dépasser la grande soeur qui est bonne élève, ou encore tu dois échouer en classe pour ne pas dominer ton père qui, lui, a fait de brèves études..." Et le coanimateur de dire : "Mais cette deuxième personne en nous peut aller contre ce que nous voulons ?..." La réponse est définitive : "C'est une personne inconsciente, difficile à retrouver, seule la psychanalyse peut vous y conduire..."
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Pédiatres et psys


Dolto emission Jacques Pradel France Inter
Françoise Dolto en 1977 à France Inter avec Jacques Pradel et Catherine Dolto, sa fille. Photo : France Inter



(111) F. Dolto, Le Cas Dominique, Paris, Le Seuil, 1977
Pour les professionnels, la grille de lecture psychanalytique est forcément satisfaisante. Je me souviens de ma fascination pour Le Cas Dominique (111) lorsque j'étais étudiant en psychologie. Comment ne pas être enthousiasmé par cet adolescent libéré de sa schizophrénie en 12 séances. J'ai retrouvé le livre, relu toutes mes annotations en marge : "essentiel", "la force de l'inconscient", "un oedipe raté".

L'inconscient était là, omniprésent. Derrière les comportements les plus aberrants, il existait toujours une explication cachée, un "sens" que nous découvrions peu à peu. Nous avions l'impression d'entrer dans un monde jusque là inaccessible, et cela semblait si lumineux. D'ailleurs, sur un des sites dédiés à Françoise Dolto, un titre parle de lui-même : "Le miracle Dolto". Et l'auteur de nous rappeler cette histoire d'un petit enfant psychotique pour qui la machine à coudre de la maman était le symbole de l'absence du père. Rien dans le réel, tout se passe symboliquement, dans la construction invisible de l'inconscient, et seuls quelques initiés pourront vous donner les clés de sa révélation.

Les difficultés d'apprentissage s'expliquent donc prioritairement par une déficience dans la construction de la personnalité de l'enfant, par un lien défavorable à la mère. L'hypothèse pédagogique n'est, elle, que secondaire. Les spécialistes préfèrent comprendre que les troubles comme la "labilité d'attention" et les attitudes d'échec traduisent un "Surmoi rigide et pathologique", que l'"inhibition" est liée à une pathologie phobique et que les "troubles de la mémoire" correspondent à certaines structures hystériques, que les "ruminations intellectuelles" signent un dysfonctionnement obsessionnel et que le symptôme d'agressivité relationnelle à l'école est souvent lié à une organisation dépressive de la personnalité.

Quant aux difficultés d'apprentissage des mathématiques ou dyscalculie, elles sont encore interprétées en tant que pathologies de la "relation" !

Aujourd'hui, les parents viennent trouver sans tabou les professionnels de la santé mentale, psychologues, pédopsychiatres, autrefois réservés aux enfants souffrant de pathologies. Puisqu'on leur a appris qu'il y avait "autre chose" qui se construisait malgré ou à cause de leur éducation, autant s'adresser à ceux qui "savent". Dans notre culture, dès que l'enfant "a un problème", c'est qu'il y a quelque chose en dessous : les enseignants alertent les psys dès la moindre démotivation scolaire, les parents courent voir le spécialiste pour qu'il aide leur enfant à s'alimenter mieux, à se coucher tôt, à mieux se concentrer sur les devoirs... bref, à pallier leur non-savoir-faire éducatif. L'inconscient est en jeu, cela ne les concerne plus.
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A l'école


Le contenu des études de psychologie dans les années 1970, que ce soit en éducation spécialisée, en sciences de l'éducation, en psychologie et psychopathologie, était centré sur la psychanalyse. Aujourd'hui, si l'on consulte sur internet les programmes enseignés en IUFM, Instituts régionaux de travailleurs sociaux, et différentes universités, on ne voit pas grand changement. Il existe des ouvertures - les neurosciences notamment retrouvent leurs lettres de noblesse -, mais dès qu'il s'agit de psychopathologie, aucune référence aux approches autres que psychanalytique. De la classe de terminale (en philosophie et en lettres) aux études universitaires, l'élève n'apprendra qu'une chose : seule la psychanalyse soigne les problèmes psychiques. Qu'il devienne enseignant, assistant social, éducateur ou psychologue, il ne connaît que le discours unique. Qu'il décide de devenir journaliste, il ne retiendra que l'enseignement unique, d'où le discours freudien de nombreux rédacteurs et interviewers "psy" des revues dites spécialisées qui ne sont, par la majorité de leurs articles, que des magazines de psychanalyse appliquée, souvent par ignorance des autres approches.

Il y a une dizaine d'années, j'ai été invité dans un IUFM, et j'avais critiqué Françoise Dolto ; aucune autre invitation depuis. Malgré 3 ouvrages sur la démotivation scolaire et l'éducation. Puis, il y a deux ans, j'ai eu l'outrecuidance d'interpeller un responsable pédagogique de l'IUFM de ma région lors d'une émission de télévision régionale : pourquoi enseignez-vous encore Dolto ? Ma question n'obtint aucune réponse, mais surtout des regards désapprobateurs des invités et des animateurs. J'avais la sensation d'être réactionnaire !... Pourtant, contester la pensée unique, n'est-ce pas plutôt révolutionnaire ?

Comment Françoise Dolto analyse-t-elle la démotivation scolaire ?

Regardons le cas de Sébastien, 10 ans (112) :
(112) F. Dolto, Psychanalyse et pédiatrie, Paris, le Seuil, 1971

(113) Ibid

(114) Ibid

(115) J-C. Liaudet, Dolto expliquée aux parents, Paris, l'Archipel, 1998, et J'ai Lu, 2001.
"Enfant très nerveux, indisciplinable, menteur, autoritaire. Il n'apprend rien en classe, le maître ne peut plus le supporter..." Ses conseils : "Ne pas lui dire deux fois [à l'enfant] de se lever pour aller à l'école. Tant pis s'il ne se lève pas... (113)" S'il y a blocage, il ne faudrait pas contraindre l'enfant... Peut-être, pour certains. Mais non pour beaucoup d'autres. Le problème de Sébastien viendrait d'une culpabilité devant des actes de masturbation : "Il s'agissait bien d'une angoisse de castration. [...] Sébastien projette sur les autres la responsabilité [...] il accumule des sentiments de culpabilité qui, ajoutés à son angoisse de castration, cherchent un apaisement qu'il trouve dans la punition provoquée par des scènes ridicules à propos d'indocilités puériles et de négativisme systématisé."

Autre cas Didier, 10 ans et demi (114), souffrant d'un "retard scolaire considérable"..."A la lecture, nous comprenons que le petit Didier a bénéficié au départ d'une bonne évaluation de son potentiel et que les séances de soutien et de revalorisation ont du participer pour beaucoup aux "déblocages" et à l'actualisation de ses capacités. L'interprétation fuse aussitôt : le pronostic de Didier est bon, "[...] mais au point de vue sexuel, la puberté étant proche, Didier ne nous paraît pas capable, avec la mère qu'il a, de résoudre la question autrement que par l'homosexualité manifeste. Ceci dans le cas le plus favorable, car chez lui, l'homosexualité représente la seule modalité inconsciemment autorisée par son Surmoi, calqué sur le Surmoi maternel."

Cela pourrait presque devenir comique, mais c'est sérieux. "L'oedipe tardif réussit mal à l'école... de nombreux problèmes scolaires trouvent ainsi leur origine dans des désirs oedipiens non résolus." (115)

Que nous dit la théorie psychanalytique sur la scolarité de l'enfant ? Qu'il n'y a pas d'adaptation à l'école si le complexe d'oedipe persiste. Elle nous dit aussi qu'un enfant de 6 ans qui entre en classe de CP peut investir le scolaire, parce que sa sexualité serait mise en sourdine dans cette période de "latence". Drôle de "latence" ! Comme si tout se passait sans heurts, à cet âge, alors que, bien au contraire, le jeune enfant entre dans une période de "turbulences"  : premières acquisitions difficiles à l'école, compétitions avec les pairs, sortie de la petite enfance.

Mais attention ! Si l'enfant est encore trop attaché à sa mère (ce qui arrive très souvent à cet âge), cela signifie qu'il n'a pas désinvesti ses "relations oedipiennes" et qu'il sera incapable d'avoir une nouvelle "relation d'objet" avec son enseignant. Il faudra donc consulter un psychanalyste pour régler à tout jamais la question oedipienne, sinon, l'enfant s'enfoncera dans les dysfonctionnements.

Les parents tombent facilement dans le panneau analytique : toute difficulté scolaire révèle un problème sur le plan relationnel. Alors qu'on pourrait faire tout autrement et procéder à une analyse fonctionnelle du problème pour examiner le dysfonctionnement scolaire dans sa totalité. Il s'agirait alors d'une approche :
    - Opératoire : comment l'enfant apprend-il ? Avec quels outils ? Comment s'en sert-il ?
    - Contextuel : où et avec qui dysfonctionne-t-il ?
    - Affective ou "conative" : quelle attitude a-t-il devant les difficultés d'apprentissage ? Comment se motive-t-il ou se démotive-t-il ?
    - Éducative : quelle est l'influence de l'éducation parentale sur son acceptation des contraintes scolaires ?

Je suis psychologue cognitiviste, et je sais bien que l'opération, comme on l'appelle (opérer sur l'environnement concerne bien l'apprentissage), est interactionnelle (dans la relation aux autres) affective (dans le vécu émotionnel) et instrumentale (avec les "outils" du fonctionnement opératoire ou mental).

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A la maison


La psychanalyse a tellement imprégné notre culture que la plupart des parents considèrent comme une vérité révélée l'existence du complexe d'Oedipe ou des différentes phases qui jalonnent le développement de l'enfant. L'alimentation (sein ou biberon), l'acquisition de la propreté, la naissance d'un autre enfant, tout est un enjeu essentiel, un moment à ne pas rater au risque de laisser à jamais des cicatrices indélébiles dans l'inconscient de l'enfant.

Nos enfants suivraient un parcours déterminé. Nous apprenons tous, parents, éducateurs, psys et enfants (en classe de philo), qu'il existe des stades incontournables du développement psychique : stade oral, anal, oedipien, phallique, et la fameuse crise d'adolescence. Et, quoique nous fassions, ce n'est pas notre action mais la problématique inconsciente qui déterminerait la réussite à tel ou tel stade, l'intégration, inconsciente, d'une étape d'évolution ou la volonté de régression. Quelque chose nous dépasse.

Une conception qui date


Françoise Dolto et Jacques Lacan
Françoise Dolto et Jacques Lacan

Françoise Dolto fait connaissance avec Jacques Lacan en 1939. Il la supervise lors de ses débuts de psychanalyste. Ensemble ils créent une dissidence de l'Ecole Psychanalytique Française en créant, en 1963, l'"Ecole Freudienne de Paris". Elle lui reste fidèle jusqu'au bout.




Jacques Lacan

Jacques Lacan, 1901-1981


Il remet lui-même totalement en cause la psychanalyse dans son dernier séminaire de Bruxelles en 1977 :
"Le réel est à l’opposé extrême de notre pratique. C’est une idée une idée limite de ce qui n’a pas de sens. Le sens est ce par quoi nous opérons dans notre pratique : l’interprétation. Le réel est ce point de fuite comme l’objet de la science (et non de la connaissance qui elle est plus que critiquable) le réel c’est l’objet de la science. Notre pratique est une escroquerie, du moins considérée à partir du moment où nous partons de ce point de fuite. Notre pratique est une escroquerie : bluffer faire ciller les gens, les éblouir avec des mots qui sont du chiqué". Répondant à un journaliste en 1981 à propos de ces déclarations fracassantes, il maintient : "Commencer à savoir pour n’y pas arriver va somme toute assez bien avec mon manque d’espoir".

Françoise Dolto était médecin psychiatre dans les années 1970. Souvenons-nous du contexte. Pour la première fois, nous entendions un expert nous dispenser de ce respect absolu des parents jusque là enseigné. Comment ne pas adhérer à quelqu'un qui contestait enfin la sacro-sainte famille ?... Il y avait eu Marx et sa volonté de se rebeller contre le système capitaliste et son exploitation de l'homme par l'homme ; Freud nous avait ouvert les yeux sur le refoulement sexuel général des décennies précédentes ; il ne nous restait qu'à vaincre les diktats familiaux, l'autoritarisme des pater famillias ou des matrones en tout genre.

Françoise Dolto a connu la génération des actuels quinquagénaires (ndlr, l'auteur parle en 2004 des personnes nées dans les années 50), les gifles qui partaient, parfois sous n'importe quel prétexte, à la maison. Elle a subi ce manque de communication, cette absence de dialogue quand elle aurait tant aimé pouvoir parler, partager. Elle se souvient de ces peurs au ventre quand il s'agissait du bulletin trimestriel. Elle sait à quel point il pouvait être dur de ne pas exister dans un repas de famille, d'avoir à subir les quolibets, les remarques cinglantes des adultes. Certains parents avaient déjà perçu le bien-fondé du respect de l'enfant et savaient allier autorité (on ne fait pas ce qu'on veut quand on est enfant) avec une tolérance éducative (deviens ce que tu dois devenir). Ceux-là n'avaient pas besoin de leçon éducative de la part des psys. Mais les enfants qui avaient grandi dans l'après-guerre avaient souvent été niés par le monde des grands. Devenus adulte, ils ne pouvaient qu'acquiescer au propos de cette praticienne qui disait tout haut ce qu'ils avaient souffert tout bas ; l'enfant existe, il a besoin d'un regard positif pour grandir et s'épanouir. Désormais, les nouveaux parents allaient tout faire pour que l'enfant soit heureux, reconnu, autonome.

Comme beaucoup de gens de ma génération, j'ai admiré ces nouvelles théories. Dolto, elle-même, était victime de ces mères rejetantes : elle disait combien elle avait souffert au décès de sa soeur aînée Jacqueline. A la perte de cette soeur, s'était rajouté cette réflexion cinglante de sa mère qui aurait préféré que ce soit elle, la petit Françoise alors âgée de 12 ans, qui disparaisse. Un trauma affectif réel et plus tard la rencontre avec l'interprétation psychanalytique qui expliquera tout. La mère abusive à l'origine du mal-être de la jeune Françoise Dolto. Qui n'a pas retrouvé à un moment ou un autre de telles blessures causées par des maladresses parentales ? A cette époque, elles étaient légion : l'enfant était souvent le bouc émissaire de tensions familiales et il devait subir le monde adulte pour se forger un caractère.

Pour Françoise Dolto, tout sera désormais fait pour protéger l'enfant victime du monde adulte et de ses abus de pouvoir. Ce que sa fille, Catherine Dolto-Tolich, résume si bien : "Avoir su imposer sa vision de l'enfant comme sujet désirant dès la conception, avoir fait entendre la souffrance des tout-petits en leur rendant ainsi leur dignité, avoir introduit comme une notion primordiale le respect de leur personne, constitue sa victoire sur l'enfant douloureuse qu'elle fut."

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I. Que dit la psychanalyse sur l'enfant ?




Les "stades" de l'évolution de l'enfant


L'Inconscient - et ses stades d'évolution - est le même pour tous : pour chacun une lecture unique. Tout le monde a entendu parler des stades oral, anal, phallique. Comme le souligne Jacques Van Rillaer, cette théorie n'est pas dépourvue d'intérêt ni de bénéfices (116)
J. Van Rillaer, Les Illusions de la Psychanalyse
(116) J. Van Rillaer, Les Illusions de la Psychanalyse, Wavre, Belgique, Mardaga 1980

(117) Science et Vie, No 885, juin 1991, page 56

(118) Cité par G. Mendel, La Psychanalyse revisitée, Paris, La Découverte, 1988, p. 201
:
  • la phase orale, durant laquelle prédomine la zone buccale, permet de rappeler l'importance de la façon de nourrir,
  • la phase anale, caractérisée par l'apparition des dents, le renforcement de la musculature et la maîtrise des fonctions sphinctériennes, contribue à supprimer les sentiments de honte liés à la défécation,
  • la phase phallique, dominée par le pénis et par le clitoris, déculpabilise les jeux sexuels des enfants.

Cela étant, qu'est-ce qui nous dit que ces hypothèses sont fondées ? Où sot les observations, les études qui valident ces propositions ? C'est la question posée par Jacques Lecompte (117) :
Ces axiomes, parfaitement hypothétiques et qui n'ont jamais reçu, eux non plus, la moindre démonstration expérimentale, sont pourtant utilisés couramment par les psychanalystes ; ils ont même été adoptés par le grand public. On peut supposer que leur succès dérive du fait que Freud les a présentés, non comme des hypothèses à confirmer ou infirmer, mais comme des réalités incontestables.
Peu importe au psychanalyste qu'il n'y ait pas d'hormone sexuelle secrétée dans tout le corps, et donc y circulant. Peu leur importe également qu'on puisse trouver fort étrange cette affirmation péremptoire qu'a lancé Freud :
"Les glandes sexuelles ne sont pas la sexualité (118) "

Parler de "sexualité orale" n'a pas davantage de sens, étant donné l'absence de substance sexuelle au niveau de la bouche. Mais, fidèle à ses carambolages de notions invérifiables, Freud affirme que le besoin de satisfaction que le nourrisson exprime lorsqu'il suçotte prouve bien que "ce besoin peut et doit être qualifié de sexuel" (119)
S. Freud, Abrégé de Psychanalyse
(119) S. Freud, Abrégé de Psychanalyse, op.cit p. 14


Comme il est également regrettable que beaucoup d'autres étapes du développement de l'enfant se trouvent réduites, voire oubliées devant cet incontournable développement psychosexuel. Quid de la socialisation de l'enfant, sous-entendu pendant la période de latence : n'est-elle pas un tournant important de l'évolution de l'enfant dans ses rapports à l'autre ? Idem pour pour l'acquisition du jugement moral, l'époque des apprentissages scolaires, etc. C'est cela qui choque : tout ce qui est réel est mis au second plan, ce qui importe est de signifier que la construction psychologique se fait en dehors de la réalité, inconsciemment, à des moments clefs de l'évolution sexuelle, à des stades où tout ratage génèrera refoulement, donc pathologie. Tout est "logique" pour les Freudiens : les stades de l'évolution de l'enfant ne répondent qu'à l'unique hypothèse de la suprématie de la libido dans le développement. Seul l'aspect pulsionnel est pris en compte.

Une autre obligation se fait jour : tout être humain doit évoluer selon ces étapes dans une chronologie absolue, sinon, c'est la névrose ! Que fait-on des "décalages horizontaux" (tout individu, dans tout modèle général, signifie sa spécificité dans le stade qu'on lui propose) et des "décalages verticaux" (l'homme n'évolue pas selon le modèle voulu et traduit souvent des précocités ou des retards de maturation) ?

Comment peut-on définir un modèle général du développement psychique de l'enfant ? Les enfants ont des tempéraments différents, un code génétique différent, nos ne pouvons pas négliger toutes ces disparités. Outre le milieu social qui interagit toujours avec lui et qui ne saurait être le même pour tous, outre sa propre expérimentation du milieu, nous ne pouvons éviter de parler de tempérament, d'inné. Il est non seulement question, bien sûr, des tempéraments introvertis ou extravertis, mais aussi des attitudes. Entre des attitudes infantiles d'anxiété, de dévalorisation ou d'intolérance aux frustrations, que de différences ! Et que d'attitudes parentales différentes nécessaires !  

Certains diront que le modèle n'est qu'un cadre, que chaque être humain traverse ces différents stades selon sa maturation ; ainsi, suivant l'humeur du spécialiste, nous allons trouver des complexes d'Oedipe précoces, à trois ans, ou tardifs, à l'adolescence... Une fois de plus, tout est fait pour correspondre à la théorie et éviter toute critique : le modèle devient "spécifique" et n'est donc plus "général" !




René Spitz

R. Spitz (1887-1974)


(121) Psychiatre et psychanalyste d'origine hongroise formé à Vienne, il fit carrière aux Etats-Unis. Il observa les nourrissons et décrivit les stades de développement psychique. On le connait pour ses notions de "bonne mère" et de "mauvaise mère".

(122) Emission Lorsque l'enfant paraît, op.cit.

(123) B. De Boysson-Bardies Comment la parole vient aux enfants, Paris, Odile Jacob, 1996
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L'inconscient de votre enfant


Voici à peu près le discours induit par les théories psychanalytiques : parents, vous ne pouvez pas voir votre enfant tel qu'il est. Ce qu'il fait, ce qu'il vous montre n'est qu'apparent : une autre personne, vraie celle-là, se construit en parallèle de la réalité. Et cette identité inconsciente s'est forgée dans les toutes premières années de l'enfance, quand ce n'est pas dans les tous premiers mois, jours ou moments de la conception. De Mélanie Klein (120) à René Spitz (121) et Françoise Dolto, le déterminisme règle chez les fondateurs de la psychanalyse des enfants :
"Tout évènement vécu par une personne, quand il lui a été attribué un sens, reste inscrit en elle de façon indélébile."
Cette phrase de Dolto reprend l'hypothèse freudienne incontournable : les traumatismes fragilisent l'être humain, ils le marquent dans son inconscient. Et, pour Françoise Dolto, l'histoire humain commence dès la conception.
"Les enfants entendent tout, ils se souviennent... dès les premières heures...". "Dans l'inconscient l'enfant sait tout". "Les paroles vont directement à l'inconscient." "A 16 mois, tout est formé dans l'inconscient." "Nous, les psychanalystes, nous avons la preuve que l'enfant enregistre les paroles dès les premières heures... on retrouve ça dans la psychanalyse, dans les rêves (122)."
Pourtant, on sait aujourd'hui (123) que, si le bébé est dès la naissance capable de reconnaître la voix de sa mère, il ne peut accéder au langage que bien plus tard : entre 7 et 10 mois pour avoir la maturation corticale qui lui permet ses premiers babillages - étape essentielle du développement de la parole -, et entre 9 et 17 mois pour la découverte du sens des mots. Comment pourrait-il être capable de suivre une conversation d'adulte ? L'idée est belle mais totalement irréaliste.

Pourtant les croyances n'ont pas besoin de preuves. Lorsqu'il s'agit de psychanalyse, la véracité des propos n'est jamais réclamée. C'est tout l'inverse pour les autres disciplines. Je me rappelle cette critique de mon directeur d'études lorsque je préparais ma thèse et m'insurgeais quelque peu contre les différences de traitement pour doctorants. Je me plaignais qu'un seul cas suffise à valider la thèse d'un doctorant en psychopathologie (option psychanalytique) alors que j'étais astreint à des groupes témoins savamment échantillonnés pour vérifier quelques hypothèses de travail en psychologie développementale. Ce n'était pas la même chose, la psychopathologie n'exigeait pas les nouvelles normes expérimentales du doctorat. J'étais dans le domaine scientifique : pour moi, c'était inévitable d'opérationnaliser mes hypothèses de travail pour les valider... Quant aux autres doctorants, point de preuves à fournir...

Derrière le "rien n'est instinct, tout est langage" de Françoise Dolto, on comprend que l'enfant ne saurait être considéré comme un petit animal à dresser, ce qu'il ne viendrait à l'idée de personne de remettre en cause. Mais l'enfant manifeste aussi des comportements pulsionnels très primaires que le parent se doit de réguler, et qui ne procèdent pas d'un sens caché. Un enfant qui réclame constamment de la nourriture ne révèle pas forcément un déficit affectif, un autre qui exige constamment des jeux ne traduit pas pour autant une demande relationnelle. Les enfants sont le plus souvent victimes de leur principe de plaisir, et, si nous les laissons faire, il y a fort à parier qu'ils ne cesseront de manger, de jouer, qu'ils refuseront tout frein à leur désir d'omnipotence et surtout toute contrainte ou frustration à venir.

Ce n'est pas enfermer l'enfant dans un statut de "pervers polymorphe", c'est tout simplement être lucide sur la maturité de l'enfant : il deviendra mature, mais cela ne se fera ni rapidement, ni naturellement. Cela se fera avec l'éducation des adultes. "Un homme, ça s'empêche", cette réflexion du père d'Albert Camus (124)
(124) A. Camus, Le premier homme, Paris, Gallimard, 1994
définit bien ce que n'est pas encore l'enfant et ce qu'il est réellement. Un homme en devenir, mais pas encore un adulte. Il ne peut donc "s'empêcher" tout seul (se frustrer volontairement pour s'accommoder au principe de réalité). C'est déjà dur pour les adultes, alors pourquoi laisser l'enfant seul pour gérer ses pulsions et son principe de plaisir ?

Par ses actes, l'enfant veut-il toujours signifier quelque chose ? C'est parfois le cas, mais pas toujours. Quel praticien n'a pas rencontré un enfant qui refusait d'aller se coucher ou de manger à la suite d'un déménagement mal préparé ? Quel parent n'a pas vécu les angoisses du dimanche soir chez son enfant, avant la fameuse reprise de l'école le lundi ? Et que dire des mots de ventre avant le devoir surveillé ? Mais, très souvent, il n'existe aucun sens caché derrière des comportements ou attitudes infantiles apparemment significatifs. Un petit enfant peut hurler dans un supermarché uniquement parce qu'il veut la friandise refusée. Un autre peut faire des histoires au moment du coucher parce qu'il ne veut pas quitter le monde adulte et ses loisirs, une émission de télévision par exemple. Au repas, il peut rejeter un mets nouveau parce qu'il ne veut pas manger autre chose que du sucré et du mou. Idem à la cantine, il peut refuser le repas de l'école parce qu'il n'aime pas ce qu'on lui propose, et non parce qu'il évite une situation relationnelle angoissante. Un enfant peut négliger une matière scolaire parce qu'il excelle dans la matière qu'il aime et n'écoute pas dans celle qu'il apprécie peu. Idem dans une activité de loisir : il peut arrêter tel sport parce que l'entraineur ne lui convient pas et non parce qu'il souffre d'un quelconque de l'adulte ou de ses pairs. La liste serait trop longue (125)
(125) D. Pleux, De l'enfant roi à l'enfant tyran, Paris, Odile Jacob, 2002
pour bien cerner ce qui appartient à la souffrance réelle de l'enfant où à la simple intolérance aux frustrations.

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Dernière édition par Neptune le 8/1/2017, 11:47, édité 2 fois

II. Les conséquences pour les parents




La peur d'être un mauvais parent


Didier Pleux de l'enfant-roi à l'enfant tyran
Odile Jacob, 2002, disponible aussi en poche

(126) D. Pleux, op.cit.




(127) Emission Lorsque l'enfant paraît op.cit.

(128) ibid.
La psychanalyse et ses certitudes sur le développement psycho-affectif de l'enfant participe grandement à la permissivité parentale. Non pas parce qu'on demanderait aux parents de tout laisser faire et de favoriser l'usurpation du pouvoir familial par nos enfants ; c'est plus fin que cela. Il se passe la chose suivante : les parents reçoivent des notions qui leur sont assénées comme des vérités révélées, de telle sorte qu'il n'est plus question ni de "bon sens éducatif" ni d'intervenir pour interdire vraiment, pour frustrer l'enfant s'il le faut.

S'il y a bien sûr du positif dans certaines affirmations freudiennes, j'y vois le plus souvent le véritable creuset de la permissivité parentale puisque les limites éducatives s'annulent devant la toute-puissance de l'Inconscient.

Si, en tant que parent, j'accepte cette croyance en la toute-puissance de l'inconscient, je me sens obligé de tout bien faire pour l'épanouissement de mon enfant. De plus, j'ai peur que tout incident, dès la grossesse, ait des répercussions déterminantes pour l'avenir. Désormais, je ne suis plus seul avec mon bébé : chacun de mes gestes sera vécu, interprété à sa façon et ce en dehors de toute réalité. Il ne me reste plus, comme parent, qu'à éviter tout évènement qui ne ferait que participer au malheur, inconscient, de mon enfant. Plus de bon sens éducatif, mais la quête incessante de ne pas heurter la maturation psychique inconsciente de mon enfant. L'autoritarisme a changé de camp.

Ce n'est plus le parent qui détient un pouvoir absolu, c'est l'enfant lui-même qui, par son inconscient, filtre, intègre, interprète tout ce que vous faites, un nouveau Big Brother est à l'oeuvre : l'inconscient de l'enfant entend tout, voit tout, détecte tout, même les choses les plus cachées, les plus intimes. L'inconscient de l'enfant vient d'aliéner la liberté individuelle du parent qui n'osera plus être parent mais écoutera bien volontiers les conseils de la psychanalyse pour ne pas nuire à sa progéniture. C'est exagéré ?
"Il suffit parfois de quelques semaines pendant lesquelles la mère "oublie" sa grossesse pour que l'enfant risque de devenir psychotique (126)."
Aucun parent ne peut résister au chant des sirènes du "sens". Combien se trouvent impuissants au moment de l'apprentissage de la propreté par crainte de provoquer, chez l'enfant, des troubles irréversibles, puisqu'il ne s'agit pas d'un simple apprentissage mais de la relation parents-enfants.
"Le caca, c'est un pénis en érection, d'où l'angoisse de castration."
"Le pipi au lit, c'est la relation à la mère."
"Le frère mort le petit, surtout ne pas le gronder ! C'est une réaction d'angoisse... il veut le manger !... Un enfant doit obéir à lui-même."
(127)
Et si je n'adhère pas aux croyances, que m'arrive-t-il ? Pas question d'être naturel ! Tous vos gestes, parents, signent des actes inconscients, des choses insoupçonnables. Reprenons quelques réflexions doltoïennes.

La première à propos d'un père qui se fâche devant la médiocrité des résultats scolaires de son fils (128) :
"Un père qui a fait ça a un complexe d'infériorité, il ne supporte pas que son fils soit mauvais à l'école."
Si vous êtes un peu trop calin :
"Une mère qui parle, qui écoute, est plus importante qu'une mère qui embrasse."
"Les enfants subissent les mères qui embrassent."
"Un enfant n'a pas besoin d'être embrassé."
"L'embrasser, c'est le manger !"

"Après trois ans, l'embrasser n'est pas bon (129)"
(129) Emission Lorsque l'enfant paraît, o. cit.

(130) France Inter, octobre 2004





Edwige Antier

Edwige Antier



Pédiatre, psychanalyste, députée adjoint UMP de Pierre Lelouche (Paris 8e).
Point positif : la loi sur l'interdiction des châtiments corporels familiaux.

Pour en savoir plus :
- Résumé de carrière sur wikipedia

- Lettre ouverte d'une mère d'enfant autiste à Edwige Antier

(131) ibid.

(132) J.C. Liaudet op.cit.

(133) F. Dolto Psychanalyse et pédiatrie op. cit.

Vous devez réguler vos pulsions cannibaliques ou incestueuses, parents pervers. Tout doit être mesuré à l'aune de l'inconscient de l'enfant ; entre le peu d'affectivité de certains parents du début du 20e siècle et les nouvelles injonctions de l'émission de radio des années 1970, quelles réelle différence ? Ne pas laisser libre cours à l'affectivité sous peine de... Discours repris par Edwige Antier (130) : "Embrasser un petit sur la bouche c'est de l'abus !". Il y aurait de l'inceste partout ? Quel rapport entre le bisou sur les lèvres d'un enfant et un acte purement sexuel, la psychanalyse confond bisous et baisers langoureux ?... Le principal est de répondre au dogme : l'enfant serait prisonnier de ses désirs incestueux, vous l'avez été aussi, parents, donc interdisez-vous toute spontanéité affective qui ne peut être qu'ambiguë !
"Très mauvais un enfant dans le lit des parents... inconsciemment, ça peut être très dangereux (131)."
"La perversité consiste aussi à élever l'enfant dans l'idée de faire plaisir aux parents et de les satisfaire..."
Françoise Dolto ne cesse de le répéter : "Les parents ont tous les devoirs, et aucun droit - pas même celui d'être aimé."

Quant aux familles "closes", Liaudet n'hésite pas à parler d'un "petit parfum d'inceste (132)"... Que l'on ne fasse pas un enfant que pour soi, certes, mais le désirer aussi pour son bonheur, pour être aimé en retour, est-ce vraiment si pathologique ?

Et pour mieux signer ce droit de l'enfant, les conseils ne manqueront pas à travers des cas précis. Celui, par exemple, du petit Patrice, 10 ans, qui est "lent, très nerveux (133)".
"Si Patrice n'a pas fini de déjeuner en même temps que les autres, il n'a qu'à prendre son assiette avec lui, finir dans un coin et la rapporter ensuite tout seul à la cuisine. S'il ne veut pas manger tout, il n'a qu'à la laisser, cela ne gène personne..."
Ces conseils peuvent se traduire par quelques autres croyances éducatives parentales : "Laissons-le faire, attendons qu'il se rende compte par lui-même." D'où le renforcement de cet absolu de pensée si fréquent chez certains parents : on ne doit pas être exigeant avec un enfant... Si vous imposez quelque chose à votre enfant, c'est le conflit. Or le conflit signifie pour les doltoïens que quelque chose ne va pas.
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La peur de "frustrer" l'enfant

"Nous imposons à nos enfants beaucoup de nos désirs totalement inutiles, et sans aucune valeur formative morale. Laissons l'enfant aussi libre que possible, sans lui imposer des règles sans intérêt (134)."
(134) Emission Lorsque l'enfant paraît op.cit.

Jean-Claude Liaudet psychanalyste et écrivain

Jean-Claude Liaudet, psychanalyste et écrivain




(135) J.C. Liaudet, op.cit.

(136) J.C. Liaudet, op.cit. p. 80
Un enfant bien dans sa peau est "toujours en mouvement, il s'occupe, construit, démonte, il passe par tous les états affectifs, bavarde sans cesse : il ne s'ennuie jamais, il a toujours quelque chose à faire. Il explore sans cesse le monde autour de lui, cherchant à en reculer les limites, en tentant des expériences nouvelles et parfois interdites : il n'a pas peur (135)".

Bref, l'enfant sans contrainte est un enfant épanoui : le bonheur se gagne dans l'extraversion, l'affirmation de soi, l'opposition, l'exploration sans limites, la confiance absolue en soi. C'était vrai pour un enfant des années 1950 qui exprimait enfin du désir, du langage, du "faire", signait un "plus". Mais tout cela est devenu un dénominateur commun, souvent excessif, chez nos petits du XXIe siècle. Et l'Autre dans tout cela ? Il y en avait trop dans les années Dolto, il n'y en a plus assez aujourd'hui. Alors je préfèrerais : "Un enfant bien dans sa peau joue, parle, est curieux, s'affirme en tant qu'individu, mais sait aussi obéir, accepter les contraintes, l'ennui, et reconnaît l'autre, le respecte, qu'il soit parent ou non", ce fameux lien soi-autrui. Le soi ne saurait se construire au détriment de l'autrui, pas plus que le respect d'autrui ne doit se faire au détriment de l'estime de soi.

A l'inverse, de gros soupçons pèsent sur l'enfant sage.
"Nous connaissons tous de ces charmants enfants très sages, très polis, très "propres sur eux" mais incapables d'oser prendre une initiative (136)."
Combien de fois ai-je rencontré des parents dépités d'avoir un enfant obéissant, un enfant qui ne pose pas de problème ! "On nous a dit que c'était mauvais signe !". Alors qu'un enfant piailleur, offensif, désobéissant est signe de bonne santé. Etre timide à la préadoslescence est désormais le symbole d'un mal-être et non l'expression d'une maturation sociale plus lente chez un tempérament plus sensible, moins "extraverti".

La peur de projeter ses propres problèmes sur l'enfant


On vous dit que l'enfant réagit de façon inconsciente à vos remontrances, et vous craignez, à juste titre, de provoquer des choses "insoupçonnables", maintenant il faut surveiller vos actes conscients qui pourraient révéler de biens mystérieux refoulés... Cette vieille croyance a, elle aussi, la vie dure : quoique nous fassions en éducation, nous ne faisons que reproduire notre propre histoire d'enfant. Et si je ne suis pas conscient de mon type d'attachement (ce que j'ai vécu dans mes premières "relation objectales", en particulier avec ma mère), si je ne sais pas que je suis marqué par certaines attitudes de mes parents (attachement insécure, par exemple, avec des parents peu présents ou incohérents), je risque de projeter ce "manque" sur mes enfants et je vais désormais agir pour combler mes propres carences. Tout s'explique une fois de plus "psycho-logiquement". Mais, comme le souligne Boris Cyrulnik, proche des hypothèses cognitivistes, à propos d'une éventuelle transmission des affections :
(137) B. Cyrulnik Parler d'amour au bord du gouffre, Paris, Odile Jacob, 2044, p. 175

(138) A. Ellis, Reason and Emotion in Psychotherapy, New York, Layle Stuart, 1962

(139) J. Kagan, op.cit

(140) S. Tisseron, Nos secrets de famille, Paris, Ramsay, 1999.
"Il est difficile, dans ce type de transmission, de dire qu'une seule cause provoque un seul effet puisqu'une blessure maternelle peut transmettre une impression qui sera peut-être modifiée par l'histoire paternelle, puis par les réactions émotionnelles de la famille ou du voisinage et enfin par les récits que la culture fera de cette blessure (137)"
Les schémas cognitifs que nous avons appris dans notre petite enfance peuvent être remis en cause par une prise de conscience rationnelle et les nouvelles expériences de la vie (138). La théorie de l'attachement telle que la conçoit la psychanalyse signe une fois de plus un déterminisme (139).
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Il faut toujours dire la vérité à l'enfant


Pour les mêmes raisons, les psychanalystes nous ont fait croire qu'il fallait toujours dire la vérité à l'enfant (140). Ne pas tout dire, c'est risquer les pires désordres selon Françoise Dolto :
Pascale Frey, journaliste et écrivain

Pascale Frey, journaliste et écrivain



(141) F. Dolto citée par Pascale Frey, Dolto expliquée aux enfants, Lire, février 1999.

"Cela provoquera alors chez lui une scission entre sa vitalité biologique et sa vitalité sociale. On ne peut pas mentir à l'inconscient, il connait toujours la vérité (141)."
Et ces nombreux parents de tout expliquer, de tout révéler, et bien ennuyés s'il existe le moindre secret de famille, coupables de ne pas parler. La vérité est parfois bonne à dire, mais parfois mauvaise si elle contrainte le parent à dire des choses qu'il préfère oublier et s'il pense, souvent avec bon sens, qu'il doit préserver son enfant de certaines réalités d'adulte.

Mais il n'y a pas d'oubli conscient et volontaire pour la psychanalyse : oublier, c'est refouler, c'est la preuve d'un sens que vous ne voyez pas et qui se révèlera forcément destructeur pour l'inconscient de votre enfant qui sait tout. Vous n'avez pas dit, vous êtes donc fautif.

Certains enfants l'ont bien compris, ils exigent la vérité quotidienne et se transforment vite en petits chefs de l'Inquisition, cet autre abus du pouvoir infantile.
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La peur de ternir la bonté naturelle de l'enfant


Marc Le Bris propose souvent à ses élèves d'une dizaine d'années de réfléchir sur un roman d'Henry Winterfeld, Les enfants de Timplebach (142),
(142) H. Winterfeld, Les enfants de Timplebach, Paris, Hachette, 1957
racontant l'histoire d'enfants qui dirigent un village après la disparition des adultes. Il leur demande ce qu'ils feraient dans un cas similaire : plus de parents au village, plus d'adultes avec leur pouvoir d'interdire, de corriger, de sanctionner. Chaque fois, le scénario est le même : les enfants n'organisent rien de très positif, mais ne pense qu'à détruire, casser les vitres et le plus de matériel singulier possible dans maisons et école. Cela nous rappelle bien sûr le roman de William Golding Sa majesté des mouches.

L'enfant n'est pas "naturellement bon", pas plus qu'il n'est "naturellement mauvais" : la plupart du temps, il se révèle comme un être laissant libre cours à ses impulsions dans un monde où l'adulte et l'interdit sont absents, un monde de liberté totale. L'autonomie s'acquiert par paliers, jusqu'à l'âge adulte : l'offrir trop tôt relève du plus grand des romantismes. Il ne s'agit pas de noircir l'enfant comme l'ont fait des générations de parents, mais d'être lucide : il n'y a pas d'inné pour devenir "bon" pas plus qu'il y en a pour devenir "méchant". Mais il faut prendre en compte l'immaturité de l'enfant pour le préparer au principe de réalité que son principe de plaisir ne veut pas voir. Cela s'appelle l'éduquer. Affirmer que l'enfant est génétiquement bon ne fait que laisser planer un lourd soupçon sur tout ce qui pourrait gêner cette évolution romantique : c'est en fait dénigrer toute action parentale, annuler l'éducation.
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La peur d'imposer une loi familiale


Pour beaucoup, la loi dite "familiale" ne doit qu'être temporaire, pour la période de la petite enfance. Ainsi des parents abandonnent toute autorité lorsque l'enfant est adolescent : les sanctions "maison" sont inutiles à cet âge. Ils se tournent alors vers la société qui se doit de régler les débordements de leurs enfants : la loi de la collectivité va obliger et punir. A un certain âge, pense-t-on, la loi familiale ne doit pas être normative et sanctionnante pour l'enfant.

Mon expérience auprès des enfants et des adolescents m'a appris qu'il ne fallait pas dissocier deux lois : il faut inclure dans l'éducation de l'enfant ce que sera le principe de réalité (tu ne peux pas faire ce que tu veux, véritable droit familial avec obligations et devoirs de chacun) et non attendre la loi sociale pour découvrir un peu tard le droit et le lien soi-autrui qui stimule le jugement moral. La loi est bien une affaire de famille et pas seulement une histoire de Code civil ou pénal, une affaire de société. S'il y a un décalage entre deux lois, la loi "extérieure" risque d'être incomprise : c'est souvent ce qui arrive quand l'enfant refuse les règles de la crèche, de l'école et plus tard, la règle sociale en général. Il semble donc indispensable qu'il n'y ait qu'un seul apprentissage du principe de réalité avec sa composante "soi-autrui" pour habituer l'enfant à s'accommoder au réel, à accepter qu'il n'est pas tout seul et qu'il ne peut répondre à son seul principe de plaisir immédiat.
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La peur de faire du mal à l'enfant fragile


Il existe une autre croyance tenace : l'enfant est fragile. Il faut donc éviter tout conflit pour ne pas lui faire de mal. Toute attitude conflictuelle est bannie. J'ai réécouté patiemment la première compilation de l'émission Lorsque l'enfant paraît. Voici quelques morceaux, bien évidemment choisis :
(143) Lorsque l'enfant paraît, op.cit.

(144) ibid.
"A neuf ans, ils doivent conquérir leur autonomie, ce ne sont plus des enfants !..."
"Une chanson personnelle pour chaque enfant..."
"Il ne faut pas parler de l'école hors de l'école..."
"Un enfant autoritaire a toujours un sens : c'est parce qu'il est jaloux de la petite soeur..."
"Ce qui est éducatif : quand l'enfant désire faire comme l'adulte, sinon c'est "du dressage".
"Ne jamais dire une chose à l'enfant sans être sûr de ce que l'on dit... ne pas insister, le laisser s'il dit qu'il sait ses leçons..."
"En cas de divorce, demander l'avis à l'enfant, s'il se précipite vers la mère, c'est avec elle qu'il est le plus en sécurité...
" (143)
Pourtant la confrontation parentale est souvent nécessaire, voire indispensable pour stopper les passages à l'acte chez certaines personnalités offensives ou intolérantes aux frustrations.
"On doit avant tout comprendre l'impact parental avant de remettre en cause la cause la responsabilité même de l'enfant ou de l'adolescent (144)."
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La peur d'être une mère étouffante


Anne Bacus Féminin Psycho Psychanalyste
Anne Bacus, psychologue régulière de "Féminin Psycho" et de "Feminin.com", dans une série de 7 vidéos "La psychologie de l'enfant de 0 à 6 ans"


(145) Féminin Psycho, op. cit. p 58.

(146) ibid.
La pensée psychanalytique n'est pas très progressiste. Les mères apportent tendresse et sécurité, les pères autorité et virilité. Chacun à sa place : pas question d'autorité maternelle ou de tendance paternelle, on ne mélange pas les genres. La psychothérapeute Anne Bacus explique :
"Le père, via tout un système d'autorité fondé sur un rapport de force-physique et morale, sera celui qui donnera à son enfant caractère, pouvoir de maîtrise ainsi qu'une affirmation de soi positive et solide (145)"
Ainsi, ce serait au père d'affirmer la loi ! A la question "Et ces places ne peuvent pas être inversées ?" Françoise Dolto répond :
"Non, elles ne peuvent pas être inversées. La mère a un pouvoir énorme sur l'enfant. Elle le porte, elle le nourrit, c'est elle qui, par le maternage quand il est bébé, le fait sentir exister, se sentir, être, etc. Si, en plus, elle assume l'autorité, s'il n'y a aucun autre référent, si elle fait tout, ça veut dire qu'elle est l'image même d'une toute-puissance absolue. L'enfant n'a plus alors aucun recours. Il ne peut que se coller à elle et se soumettre totalement, ou s'identifier à elle et devenir une espèce de tyran omnipotent (146)."
Et pourtant, puissent les mères jouer ce rôle d'autorité quand le père ne le peut pas. Ce que veut l'enfant, c'est une autorité, peu importe le sexe. A contrario, les attentes du style "qui fait la loi ?" engendrent bien souvent une absence de pouvoir parental, étape décisive avant la prise de pouvoir par l'enfant lui-même.

Marcel Rufo dans une conférence à l'Université de Strasbourg en 2015
Marcel Rufo dans une conférence à l'Université de Strasbourg en 2015 "Parents, cessez d’angoisser vos enfants"

(147) Détache-moi. Se préparer pour grandir, Paris, Anne Carrière, 2005.
Selon Françoise Dolto, le père est le sauveur, qui permet à l'enfant de s'émanciper de "l'étouffante tutelle maternelle". Toujours cette angoisse des psys de voir les enfants écrasés par la fusion maternelle et dont Marcel Rufo se fait aussi l'écho (147). Est-ce vraiment d'actualité ? Le problème de beaucoup d'enfants se joue-t-il à ce point et aussi fréquemment dans cette crainte de la dépendance à la mère ? Et s'ils avaient besoin d'exigences, d'interdits, qu'ils soient d'origine maternelle ou paternelle ? Lors de mes consultations, quand l'un des conjoints prend un rôle d'autorité, que ce soit la mère ou non, je ne vois aucun problème de développement ou de comportement. En revanche, quand les parents ne savent pas "qui" doit faire preuve d'autorité et s'attendent inlassablement, l'enfant majore son omnipotence.

Les femmes se sont émancipées, elles ont parfois gagné une meilleure insertion sociale mais ont conservé le plus souvent la gestion de la maison, de l'éducation, et voilà qu'on leur ajoute le fardeau supplémentaire d'un injuste réprobation : "Perverse, tu vas rendre tes enfants malades si tu les aimes trop !". Quelle chance j'ai d'être un homme ! Et que disent les psychanalystes sur les hommes ?

Aldo Naouri dans l'enfant bien portant
Aldo Naouri, le célèbre psychanalyste, présente son livre "L'enfant bien portant - les fondamentaux"

Voir également ses positions sur l'autisme dans le film "La psychanalyse à l'épreuve de l'autisme".


(148) Féminin Psycho, op. cit., p 56.

(149) Naouri, op. cit.
Le rôle du père est le parfait contrepoint de celui de la mère, nous dit Aldo Naouri (148) : "C'est à dire que le rôle d'une mère est de donner satisfaction à son enfant." Mais il ajoute qu'il lui faudra quitter cette relation privilégiée pour permettre l'autonomisation de l'enfant. Une fois de plus, c'est la mère qui est à l'origine de tous les dysfonctionnements. Et c'est le père, le sauveur, qui brise cette relation fusionnelle pour que l'enfant s'épanouisse. Et pourtant, j'ai rencontré bien des mères célibataires qui éduquaient parfaitement leur enfant et pouvaient jouer les deux "rôles" correctement, même si elles reconnaissaient qu'il est lourd de porter seule le poids de l'éducation. Ce n'est pas la virilité qui leur manque ou la paternité, mais tout simplement le partage des tâches.

Quelle est la solution préconisée par certains professionnels ? Femmes, redevenez amantes, et votre homme s'en trouvera encore plus virilisé. Vous verrez alors le miracle : l'enfant sentira le mâle et rentrera dans le rang très facilement ! (149)

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III. Les conséquences pour les enfants




De "L'enfant est une personne" à "L'enfant-roi"


Françoise Dolto était indispensable lorsqu'elle a tenté d'infléchir la culture traditionnelle des familles des années 1940 aux années 1960. Sans elle, pas de contrepoids au clonage éducatif qui refusait d'appréhender l'enfant comme un individu à part entière. Avec mai 1968 et sa juste contestation, nous ne pouvions qu'adhérer à ceux qui, comme elle, rejetaient l'éducation traditionnelle, cette fabrication d'objets qui ne visait, à travers les blouses grises et l'autorité des adultes (parents ou enseignants), qu'à anéantir toute velléité d'individualisme.

Simplement, elle a instauré l'ère du soupçon sur les incontournables de l'éducation : l'autorité adulte est devenu un abus de pouvoir, et la frustration éducative rimera toujours avec castration.

Pourtant, dès les années 1970-1980, les choses se sont mises à changer : l'enfant est le plus souvent désiré et attendu, la famille offre le bien-être matériel pour beaucoup, un confort de consommation jusque là ignoré, l'école y ajoute une volonté d'égalité, une remise en cause des pédagogies traditionnelles. Le principe de plaisir va prendre peu à peu le pouvoir avec les conséquences que j'ai déjà envisagées.

L'enfant "nouvelle vague" ne correspond plus au Poil de carotte de jadis : les parents le respectent, l'écoutent, le stimulent au risque de se perdre. Le fameux contresens s'installe : l'enfant est bon naturellement et se construit avec l'amour, non avec la frustration.

Si les enfants d'il y a 40 ou 50 ans étaient victimes d'un trop-plein de frustrations, nos enfants actuels n'en ont que rarement vécu et ont développé, pour certains, non seulement l'omnipotence dont je parlais, mais cette extraordinaire vulnérabilité au principe de réalité : ils sont devenus plus fragiles. D'où les nostalgies de certains qui sont pour un retour au "bonnes vielles méthodes". Et ce sont aussi des enfants ou adolescents qui nous crient leur désespoir ou leur espoir de ne plus faire ce qu'ils veulent : "C'est en m'engageant à l'armée que je me suis senti libre... plus de discussions sans fin pour tout m'expliquer quand je n'attendais qu'un oui ou un non, du clair !...". Les victimes de la permissivité appellent souvent le retour à l'autoritarisme, le mauvais versant de l'autorité.

J'entends d'ici les défenseurs de la théorie psychanalytique : "Vous n'avez pas compris Françoise Dolto : son objectif à toujours été de limiter les désirs de l'enfant, de l'éduquer par des interdits." Je lis cette citation du sociologue G. Neyrand (150) :
Claude Schauder à Strasbourg Kleber avec Roland Gori
Claude Schauder à Strasbourg, librairie Kleber

(150) Le Nouvel Observateur, "Spécial Enfance", 2004, p. 10

(151) C. Schauder, Lire Dolto aujourd'hui, Ramonville-Saint-Agne, Erès, 2004
"Les patients amènent en effet chez les psychanalystes ces "manques de manques" et ces "manques de coupures" que Dolto nommait "carences de castrations symboliques" dont elle a tenté d'élaborer la théorie et dont elle a montré que, vecteur de temps et de ce qui permet au petit d'homme de différer la réalisation de ses désirs, elle est promesse soutenant le petit d'homme dans son "allant-devenant" (151)."
Après plusieurs lectures, je commence à saisir l'essentiel : il faut de la castration symbolique pour épanouir l'enfant. Comme d'habitude, l'interdit vas se construire symboliquement, pas besoin de frustrer réellement, l'inconscient est à l'oeuvre. Soit !

Et le danger est là : Françoise Dolto "fais sens" dans le contexte des années 1970, mais elle est souvent dépassée dans le monde actuel. A contrario de sa volonté d'aider l'enfant, ses propos deviennent, au regard des enfants d'aujourd'hui, non seulement obsolètes, mais incongrus, voire dangereux. Je doute qu'elle même eût avancé les mêmes thèses aujourd'hui. Alors, disciples de Dolto, rendez-lui ce service : dites bien haut que ses propos ne sont pas mal interprétés ou incompris, dites qu'ils avaient du sens à une autre époque.

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De l'Enfant-Roi à l'Enfant-Tyran


Les pathologies infantiles ont changé. Il y a une dizaine d'années, dans mon cabinet, j'avais à faire à des enfants ou à des adolescents anxieux, voire dépressifs. Dans ma salle d'attente, je voyais surtout des profils timorés. Chez un petit qui refusait de s'intégrer à l'école, je retrouvais le plus souvent, de façon sous-jacente, des difficultés à quitter le milieu familial, une peur de se heurter aux autres, un refus de socialisation ou une angoisse morbide devant le principe de réalité.

Aujourd'hui, ceux que je reçois témoignent le plus souvent d'une solide estime d'eux-mêmes, d'une intelligence sans faille, souvent supérieure à la moyenne, d'un milieu familial qui n'a rien de particulier : pas de rejet, pas de jeux troubles dans l'environnement proche, pas de contexte social déstabilisant. Les investigations ne révèlent pas de traumatisme précoce. Pas d'influence défavorable sur le plan affectif, pas de rencontres avec des adultes "castrateurs" du côté de l'école. Bref, ils semblent avoir tout pour bien fonctionner, "tout pour être heureux", comme le soulignent les parents qui viennent en consultation. "Il a eu tout l'amour qu'il pouvait recevoir" ; "Notre couple marche bien" ; "Nous avons toujours tenté de lui parler, de communiquer... Nous avons tout fait pour qu'il ait le plus d'agréments possible. Et le résultat ?..."

Le résultat ? Selon l'âge, l'enfant refuse de s'adapter à l'école, se fait rejeter par ses pairs. A la maison, tout est prétexte à la guerre : refus des petites tâches ménagères, bagarres incessantes avec la fratrie, exigences qui deviennent massives, contestation permanente de toute autorité, volonté d'imposer ses désirs sur tous les aspects du quotidien : alimentation, heure du coucher, achats vestimentaires, loisirs, etc.
Christiane Olivier

Christiane Olivier



(152) C. Olivier, L'Enfant-roi, plus jamais ça, Paris, Albin Michel, 2002
L'instabilité est reine dans tous ses engagements, quels qu'ils soient : abandon rapide de toute activité qui se révèle trop difficile, désir de tout tenter, consommation par impulsion. Pour couronner le tout, une tendance à ne jouir que d'un plaisir immédiat qui deviendra quasiment addictif : jeux vidéo, Internet, voire, au final, cannabis et une quête permanente de paradis artificiels.

Certains collègues psychanalystes ont bien vu cette évolution (152) de l'enfant vers une véritable tyrannie infantile. Les qualifier d'"enfants tyran" n'est pas trop fort lorsque l'on voit à quel point ils usurpent un pouvoir familial. Ils ont pris le commandement, ils tiennent les parents par des comportements coercitifs pour obtenir tout ce qu'ils veulent : des crises de nerfs démesurées en bas âge, le refus du scolaire en général, les cris devant toute exigence, les menaces à la maison pour faire céder. Sans parler des adolescents qui, s'ils n'ont pas été arrêtés dans le développement de leur omnipotence, peuvent signer des pathologies plus lourdes : on passe de l'énurésie de provocation du petit à l'anorexie adolescente, des maladies diplomatiques à répétition aux chantages au suicide... Et je ne peux oublier les addictions qui terrorisent les parents, les provocations dans des attitudes de marginalisation s'ils n'obtiennent pas tout de suite leur liberté.
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La fessée, une réponse inadaptée




(153) C. Olivier, L'Ogre intérieur, Paris, Fayard, 1999
Aujourd'hui, face à cette prise de conscience d'un nécessaire rétablissement de l'autorité, la paire de claques est légitimée, banalisée et même revendiquée par certains auteurs (153). Je ne suis pas d'accord : il faut combatte la fessée qui marque toujours le débordement émotionnel et l'impuissance des parents. Pour rester dans l'éducatif, mieux vaut proposer une réparation qu'une violence. La gifle pour un verre cassé n'a jamais été aussi efficace que le balayage des bris de verre ou un achat de remplacement par l'enfant. Il est plus juste de se situer dans le registre du "comportement" que dans celui de la "personnalité".

Si vous refusez systématiquement de punir, vous exploserez au final par un rejet massif de votre enfant. Votre réponse émotionnelle génèrera ensuite un beau renforcement chez l'enfant : je fais quelque chose d'inadéquat, tu me frappes, je ne suis donc pas bon, je vais encore prouver que je mérite ce sentiment de "mauvais objet". Dès lors, l'enfant continue provocations et incartades, il renforce les réactions négatives des parents, il en rajoute, et ainsi de suite. Ce qui doit être en jeu, ce n'est pas la relation mais l'éducation. Or l'éducation est l'instruction de comportements adaptés. C'est aussi un apprentissage même si l'éducation ne saurait être que comportementale.
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Les enfants tyrans sont nus et souffrent


Quand je rencontre ces enfants ou adolescents en début de consultation, mon ambivalence est grande : j'oscille toujours entre une attitude empathique, respectueuse de "leurs" soucis, et une envie de leur "clouer le bec". Lorsque certains d'entre eux commencent à jouer avec moi, ce qu'ils ont l'habitude de faire avec les adultes qui tentent un semblant d'autorité, je comprends l'attitude de parents colériques ou anxieux. Quant aux autres qui se mettent souvent sur le terrain de "la vie ne m'apporte rien", j'ai parfois peur qu'ils ne passent à l'acte, convaincus qu'ils sont de l'inutilité de la vie. Mais, une fois ces réactions émotionnelles passées, j'entends vite leur souffrance. Derrière les chantages, les menaces, la fausse assurance, des yeux qui se mouillent rapidement, on découvre des aveux déprimants sur le quotidien, notamment à l'âge de l'adolescence : la "descente" après les prises de cannabis, le dégout des relations sexuelles trop fréquentes, souvent sans sentiments, juste pour "fun", leur angoisse de redoubler telle classe, de voir leur cursus scolaire s'effondrer alors qu'ils ont un formidable potentiel. Un sentiment d'échec : ils ont tout eu, tout fait, ils sont devenus adultes avant l'heure. Mais leurs yeux perdus savent me dire que cette maturité est fausse. Ils ont joué à l'adulte et vont se retrouver dans la réalité en ayant brûlé des étapes. Ils n'ont pas d'armes pour lutter avec ce monde, ils sont devenus vulnérables. Les enfants rois ou tyranniques sont nus.

Tanguy psychanalyse et éducation
(154) Tanguy, film d'E. Chatillez, 2001
"On nous a laissé aller dans le mur..." Ils ont refusé tout ce qui était contrainte, mais l'école ne fera plus de cadeaux. En fin de seconde, le lycée sélectionnera, tranchera après toutes ces années de laisser-faire. "Jusqu'en troisième, tout allait bien, j'avais des notes super sans travailler..." On ne leur proposera plus qu'une section par défaut, un endroit où leurs capacités ne seront plus exploitées : l'écart et l'aigreur se creuseront, les comportements offensifs, les dépendances aux produits "pour oublier" s'exacerberont. Alors, autant s'enfermer dans des attitudes d'auto défaitisme, dans une volonté sans faille de retrouver à tout prix le principe de plaisir immédiat, quitte à devenir délinquant, à se marginaliser, jusqu'au désir de refuser le réel et d'en finir. Tous les enfants roi ne seront pas des Tanguy séducteurs (154), qui bénéficient d'un contexte familial et social où tout est encore possible. D'autres petits tyrans n'ont qu'un pouvoir artificiel, et leur omnipotence tourne vite à l'impuissance, à la détresse.

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Les contresens à l'école




Apprendre sans pression


(155) E. Antier, Elever mon enfant aujourd'hui, Paris, Robert Laffont, 2004

(156) Féminin Psycho, Spécial Parents", nov. 2004, p. 32

(157) D. Pleux, "Peut mieux faire" : remotiver votre enfant à l'école, " Guide pour s'aider soi-même", Paris, Odile Jacob, 2002, 2004

(158) Féminin Psycho, op.cit., p. 32

(159) ibid, p. 32


Education et psychanalyse
Si les problèmes à l'école proviennent toujours d'un dysfonctionnement inconscient, les parents n'osent plus intervenir : pas de pression, pas de sanction, même plus de remarques. Ainsi Edwige Antier qui synthétise cette pensée (155) : "Il est effectivement capital de ne pas mettre de pressions sur les épaules de ses enfants. Trop de pression et vous risquez de le fragiliser psychologiquement (156)." C'est vrai pour les profils anxieux ou dévalorisés (157) ! Certainement pas pour les enfants non performants qui souffrent d'intolérance aux frustrations : ceux-là exigent pression et conséquences si les dysfonctionnements continuent. A moins que toute conséquence éducative devant un travail scolaire volontairement mal fait (c'est le cas de mes apprenants qui ont un potentiel mais refusent constamment les exigences des apprentissages) ne soit vécue comme la torture favorite des parents pervers : "S'il revient de l'école avec une mauvaise note en mathématiques, je ne crois pas que c'est en le punissant qu'il apprendra à résoudre une équation ou un problème. Comme je vous l'ai dit, chaque enfant possède en lui le goût de l'effort (158)." C'est faux : de nombreux enfants n'ont pas cette acceptation innée de la frustration, et c'est bien là que les parents se doivent d'intervenir, sans céder à cette idée romantique de l'enfant naturellement bon et autonome.  
"Je crois qu'aller consulter un psychologue devient réellement nécessaire lorsqu'un enfant redouble. Vous savez, pour un enfant, redoubler représente quelque chose de terrible (159)."
Oui, s'il s'agit d'un enfant dont les difficultés d'apprentissage sont profondément liées à des sentiments d'autodéfaitisme ou de dévalorisation majeure. Non, si nous nous adressons à des élèves qui savent bien que seul le manque d'effort était en jeu. Ces enfants ou adolescents qui n'hésitent d'ailleurs pas à demander leur redoublement, conscients qu'ils sont d'avoir trop de carences au niveau des acquis. Ils savent qu'ils ne peuvent continuer à passer allègrement les classes ; l'échec interviendra de toutes façons, et il n'aura lieu le plus souvent qu'à la fin de la classe de seconde, là où, en général, on ne fait plus de cadeaux !
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Apprendre uniquement dans le plaisir


Françoise Dolto est très claire et ferme sur ce sujet : l'environnement scolaire avec ses structures, ses programmes et son personnel est en inadéquation avec l'attente du jeune "apprenant". Jusque là, rien de bien nouveau, surtout lorsque l'on sait que cette remise en cause de l'environnement scolaire est logique par rapport à son vécu : elle-même a pu bénéficier d'une scolarisation à la maison et dans un cours privé, avec matières enseignées à la carte jusqu'au baccalauréat. Elle appréciait surtout dans cette école à la "mesure de l'enfant" le respect de l'individu, de son rythme d'apprentissage, du plaisir qu'il éprouvait pour telle ou telle matière.

Si l'on regarde de plus près son célèbre livre La cause des enfants, quels sont les ingrédients indispensables pour une scolarisation harmonieuse ? Et surtout que faut-il éviter ? Tout règlement ou enseignement collectif "brise" ou "braque" l'apprenant. Ainsi, la ponctualité, l'obligation de suivre des cours imposés ne sont la révélation que de la toute-puissance de l'enseignant et surtout de la volonté sociale de briser l'individu dans sa spécificité :
(160) F. Dolto, La Cause des enfants, Paris, Robert Laffont, 1985

(161) F. Dolto, ibid.

(162) L'Ecole des Parents, avril 1969
"Le grégarisme n'est pas humain; réduire l'être humain à un animal social. De la horde au troupeau. Les écoles sont des bergeries de moutons de Panurge (160)."
En clair, nous avons déjà là toute la philosophie de la pédagogie individualisée, de l'apprentissage par le plaisir qui doit refuser toute contrainte de groupe et toute frustration.
Pourquoi faut-il toujours attribuer la responsabilité de ses échecs à une cause extérieure, ce que les psychologues anglo-saxons appellent "lieu de contrôle externe" ? Pourquoi ne pas reconnaître que les conséquences de mes actes sont de ma responsabilité (lieu de contrôle interne). Proposer constamment d'adapter l'école à ses élèves ne fait que renforcer leur irresponsabilité.
"Ce qui n'est pas donné à l'école est recherché ailleurs que dans l'obligatoire. Le principal défaut de l'instruction publique, c'est d'être obligatoire. Ce qui est obligatoire prend le caractère du travail forcé. Le bagne existe toujours... dans les esprits (161)."
La scolarité selon Françoise Dolto devrait répondre avant tout à l'exigence d'une "école sur mesure" avec ses tris principes fondamentaux : une formation personnalisée avec des horaires et sujets à la carte, des intervenants plus éducateurs qu'enseignants, un apprentissage qui se doit d'être "plaisir" avant tout. La motivation de l'enfant se déclenche dans le désir de faire, dans le "non-frustrant". Les difficultés d'apprentissage seraient le plus souvent la traduction d'un mal plus profond, l'échec scolaire aurait toujours un sens. La quête du "pourquoi" induit la théorie du "mécanisme de défense" ou de la "réaction de défense". Si l'enfant manifeste des troubles d'apprentissage et des comportements de démotivation, ils signe avant tout un malaise, un problème d'identité, une profonde détresse relationnelle. Tout apprentissage se doit donc d'amener du plaisir, n'ajoutons pas de la souffrance à la souffrance.

D'où ce mythe de la pédagogie et de la motivation par le plaisir, de l'autodiscipline comme remède à toutes les injustices de l'école d'avant 1968 (162). Encore une fois, oui dans son contexte, mais, aujourd'hui, le plaisir est-il vraiment exclu de la vie des enfants ? Et les élèves sont-ils assez matures pour s'autodiscipliner ?
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Apprendre sans le maître

(163) Apprentissages mathématiques, Paris, ERMEL, Hatier, 1981, p. 26
"Dans la classe, il est nécessaire que les relations pédagogiques conduisent les élèves à percevoir qu'il leur appartient d'établir eux-même leurs convictions mathématiques et, pour cela, de prendre des initiatives, de mettre en oeuvre les moyens dont ils disposent et de s'appuyer sur les échanges qu'ils ont entre eux (163).
Exit le maître et tout apprentissage : toute instruction qui ne viendrait que d'en haut et donc soupçonnée de savoir castrateur.

Ces pédagogues semblent avoir bien interprété l'oeuvre de Piaget et de son fameux "Tout ce que vous apprendrez à l'enfant, vous l'empêcherez de le découvrir". S'il est certain que la pédagogie active est importante pour la motivation de l'élève, il ne faut surtout pas oublier les enfants qui n'ont personne pour les aider chez eux : ceux-là souffrent de ne pas avoir été instruits et ne peuvent pas accéder à la découverte spontanément, sans la médiation d'un adulte et sans les acquis incontournables avant tout apprentissage. D'ailleurs, Piaget était l'instigateur des sollicitations d'apprentissages et des découvertes de ses propres enfants. Il les observait en bas âge dans leurs "opérations", mais il savait aussi disposer telle ou telle stimulation à portée de mains. Il n'avait pas une classe de 30 élèves pour faire de la "remédiation cognitive" ! Placez un enfant dans un cadre de vie sans stimulations, il risque de tourner en rond et de ne plus assimiler de nouveaux savoirs, ni de s'accommoder à de nouveaux contextes. L'équilibration majorante autrement dit, le fait de remettre en cause ses acquis au cours de l'expérience, et de les réajuster aux nouvelles données pour aboutir au nouveau savoir, n'aura pas lieu.

En résumé, si l'enseignant n'instruit pas, il n'y a pas première assimilation. Et, s'il ne provoque pas le conflit cognitif, c'est-à-dire le déséquilibre de ce qui est acquis, il ne saurait y avoir une acquisition exponentielle des connaissances. En très clair, laisser l'enfant redécouvrir la roue, c'est non seulement prendre le risque de ne jamais la lui faire découvrir, mais c'est surtout le meilleur moyen de le laisser à l'âge de pierre.

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Le mythe du cancre surdoué


(164) E. Antier, dans Féminin Psycho, nov. 2004

(165) D. Pleux Styles cognitifs et dysfonctionnements opératoires, 1991

(166) "Peut mieux faire" op. cit.

(167) C. Ouzilou, Dyslexie, une vraie fausse épidémie, Paris, Presses de la Renaissance, 2001

(168) Psychologie cognitiviste, je garde bien en mémoire ces propos de Korzybsky (dans Une carte n'est pas le territoire, Paris, L'Eclat, 1998) : "Nous prendrons conscience de ce que l'essentiel de notre "pensée", dans la vie quotidienne comme en science, et de caractère hypothétique, et cette conscience de chaque instant nous rendra prudents dans nos généralisations."

Johnny deep surdouéLe journal Marie-Claire, dans un des milliers d'articles de la presse féminine popolaire, véhicule l'idée que "mon enfant est surdoué mais l'école ne lui est pas adaptée d'où ses mauvais résultats". A l'appui, des stars comme Johnny Depp, etc.
Il existe une autre croyance actuellement répandue dès que surgit une difficulté scolaire : l'enfant est peut-être surdoué : "En fait, une consultation chez un psy permettra à l'enfant d'établir un bilan psychologique et intellectuel. Ce type de démarche permet, par exemple, de détecter des enfants dyslexiques ou surdoués. Pour ces derniers, plus de 40 % d'entre eux n'arrivent pas à s'adapter au système de l'éducation nationale (164)." La boucle est bouclée : rien n'y fait à la maison pour le remotiver scolairement, vous irez voir un professionnel qui n'a comme réponse que ses propres certitudes : s'il n'est pas malade psychiquement, c'est qu'il est débile ou qu'il est dysfonctionnant (dyslexique par exemple) ou tout simplement surdoué. Rien n'est jamais évoqué du fonctionnement opératoire de l'élève, de sa façon d'apprendre, de son processus d'apprentissage (165), de son attitude devant la difficulté (166). Quand on songe aux nombreuses fausses dyslexies (167) qui remplissent les cabinets d'orthophonistes et à tous ces pseudo-surdoués que les psychologues scolaires ne manquent pas de m'adresser chaque année...

Il existe des surdoués, mais, contrairement à ce qui est souvent dit, leur potentiel est homogène : leurs compétences sont toutes actualisées dans les apprentissages scolaires, et ils sont "performants". La plupart du temps, ils savent s'adapter au monde scolaire (même s'il existe bon nombre d'aberrations, j'en conviens). La véritable intelligence est bien là : cognitive (avec son potentiel opératoire) et conative (avec son équilibre affectif ou intelligence "émotionnelle"). Lorsque l'une des deux composantes est absente, ce n'est pas que l'enfant soit "surdoué" ou que l'école soit inadaptée, c'est peut-être qu'il est inadapté ! Je n'évoque pas bien sûr les petits génies pathologiques qui ont exacerbé leur QI parce qu'ils ne pouvaient faire que cela.

Heureusement, tous les enfants ne vont pas mal, et tous les parents ne sont pas désarmés face à l'éducation de leur progéniture. Heureusement, la population d'enfants tyranniques n'est pas un phénomène majoritaire (168). Heureusement, beaucoup d'enfants vont bien, s'adaptent correctement à l'école, aiment jouir de la vie, mais savent aussi se projeter dans l'avenir. Beaucoup d'autres ont su équilibrer leur juste quête individualiste avec des valeurs profondément humanistes. Sans doute moins politisés qu'auparavant, beaucoup de jeunes n'hésitent pas à s'investir dans des actions humanitaires, caritatives ou de protection de l'environnement : certains même savent agir et ne pas rester dans le verbiage "révolutionnaire" des chambres d'étudiants de leurs aînés. Ils "font" et parlent moins. Cette jeunesse-là nous donne des leçons et nous rend optimistes pour l'avenir.

A l'inverse, certains enfants à l'estime de soi plus fragile stagnent dans leur anxiété, leurs sentiments de dévalorisation,  garde leur problématique, attendent leurs tuteurs de résilience. Et d'autres encore, sans doute moins favorisés, continuent de subir de nombreuses maltraitances. La tyrannie de certains ne doit pas cacher la détresse des autres. Simplement, ils souffrent en silence, ne demandent rien, ne "consultent pas" - il nous faut donc rester vigilants et savoir les entendre derrière le vacarme des enfants omnipotents.

Mais ceux que j'ai appelé "les enfants tyrans" semblent grossir les rangs et ils réclament non seulement de l'amour, mais aussi et surtout des exigences, du savoir-faire, de l'accompagnement, de la protection, de l'autorité, des interdits, du "réel". Il est donc souhaitable de contester les apports de la psychanalyse en éducation. Les parents comme les enfants n'ont pas besoin de ce "sens"-là.

Mais il serait absurde de vouloir effacer tous les apports de la psychanalyse de l'enfant : ses hypothèses ont su, en son temps, redonner au tout-petit une existence à part entière. Elle a stimulé de nombreuses questions et certaines réponses justifiées : l'enfant ne peut pas s'épanouir dans un climat de négation, de soumission, d'obéissance aveugle à l'autoritarisme parental. Il fut une époque où il subissait de toutes parts une même pensée unique sur l'éducation : l'individu doit se plier à la réalité adulte et accepter ses fondements, ses valeurs, peu importe sa singularité.

Les temps qui ont précédé la fin des années 1960 ont vu une révolte juste : il était temps de parler principe de plaisir dans une société étouffante où, en dehors des quelques privilégiés de la "Dolce Vita", la vie semblait surtout un lourd fardeau à porter. Mais les choses ont changé. Ce n'est plus le principe de plaisir qui est nié, mais le principe de réalité avec ses contraintes et déplaisirs. La nouvelle génération subit les séductions de la société des marchands, nous le savons, elle ne souffre pas d'un manque de communication, encore moins de carences au niveau du plaisir immédiat. Certains enfants ou adolescents, pas tous, sont très vulnérables à la réalité : une médiation entre eux et les frustrations du réel s'impose. Ils ont besoin d'éducation, et la psychanalyse de l'enfant ne saurait apporter qu'une réponse obsolète.
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Retour à l'autorité parentale : un tour de passe-passe psychanalytique




Cinq ans ont passé depuis la parution du Livre Noir. Je lis un article dans un quotidien :
(169) Ouest-France, 24 janvier 2010
"L'école face à la violence des tout-petits" (169). Une psychologue clinicienne en zone d'éducation prioritaire explique les raisons de la violence chez un tout-petit :"L'ennui peut être la source d'une violence ordinaire [...] un enfant précoce ou trop intelligent va faire des bêtises pour tromper l'ennui. [...] L'agressivité provient souvent d'une carence affective..."

Je ne rêve pas, un an et deux mois après la célébration du centenaire de la naissance de Françoise Dolto (en novembre 2008), les hypothèses de la "grande psychanalyste" font toujours loi. En 2010, le comportement d'un tout-petit est compris avant tout comme un "langage" symbolique qu'il faut décoder. Quand l'enfant signe des troubles du comportement, il révèle en fait une souffrance cachée : il manque probablement de stimulation ou d'affection. Il est donc carencé, il lui en faut "plus" pour être heureux. Cet a priori très "doltoïen" est à l'opposé de mes hypothèses sur les dangers de ce que j'ai appelé "les cinq S" (surstimulation, surprotection, survalorisation, surcommunication et surconsommation), cinq caractéristiques de la vie des enfants d'aujourd'hui qui affaiblissent la tolérance aux frustrations et génèrent des individus très vulnérables aux aléas de la vie.

Au 21e siècle, la majorité des psys de la petite enfance demeurent donc doltoïens et s'accrochent à leurs croyances. Beaucoup sont pourtant d'accord pour reconnaître que les pathologies ont changé, et il est désormais de bon ton de parler d'"éducation" sans renier les concepts de la psychanalyse. Une fois de plus, nous assistons à un véritable tour de passe-passe... Et les auteurs d'audience psychanalytique les plus médiatisés ne sont pas en reste ! Ils savent utiliser le thème porteur qu'est devenu l'éducation pour affirmer tout et son contraire. Il est donc utile de différencier le "contenu manifeste" de ce que nous pouvons lire ou entendre d'un "contenu latent". D'un côté, il y a bien une volonté de retour à l'autorité parentale, de rétablissement des limites et des repères pour les enfants, de l'autre côté, on cautionne un contenu "latent" toujours aussi attaché aux concepts doltoïens.
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Du contenu manifeste au contenu latent...


Aldo Naouri
Aldo Naouri : "C'est bien sûr à la mère que revient l'éducation à la frustration..." (174)
"La plupart du temps, le symptôme de l'enfant n'est ni plus ni moins que le symptôme qui lui est imparti d'avoir par l'inconscient maternel, principalement" (à propos de l'autisme, dans l'interview à Sophie Robert)

(170) Diffusée sur France Inter

(171) Aldo Naouri Eduquer ses enfants, l'urgence d'aujourd'hui, Paris, Odile Jacob, 2008

(172) op. cit, page 97

(173) F. Dolto L'échec scolaire, Vertiges du Nord, 1989

(174) A. Naouri, Eduquer son enfant, l'urgence d'aujourd'hui, op. cit. p. 148

(175) op. cit. p.166

(176) op. cit. p.133

(177) op. cit. p. 171

(178) op. cit p. 181
On reprend la même recette qui a fait les beaux jours de l'émission radiophonique Lorsque l'enfant paraît de Françoise Dolto en 1976 (170) : beaucoup de bon sens pour séduire et, en sous main, la théorie psychanalytique avec sa quête de sens en cas de besoin. A une époque où l'enfant subissait l'autoritarisme parental, Dolto a su nous convaincre qu'il fallait beaucoup plus de permissivité, moins d'autorité et de frustrations. Qui aurait pu défendre l'idée de frustrer quand les enfants souffraient de pathologie de l'égo (faible estime de soi, sentiment de dévalorisation, singularité "castrée") plus que d'intolérance aux frustrations ? Résultat, un lien de l'enfant au monde qui peut se résumer de al façon suivante : la vie doit répondre à mes désirs et rien ni personne ne doit se heurter à mon "principe de plaisir".

Aldo Naouri, le célèbre pédiatre, parle opportunément de nécessaire frustration quand il voit ces nouvelles générations d'enfants-rois qui ont usurpé le pouvoir parental. Quel plaisir de l'entendre dire que le manque est indispensable dans l'éducation de l'enfant et que certains enfants à problèmes sont le plus souvent "mal élevés" (171) ! Mais quelle déception quand il ajoute bien vite que l'éducation de l'enfant doit être faite avant 3 ans (vieux mythe déterministe psychanalytique du "tout est joué avant...") au risque de voir, à l'adolescence, ressurgir tous les problèmes qui n'ont pas été traités... La tarte à la crème de la "crise d'adolescence" - qui n'est en réalité que le reflet des déterminismes passés - est bien vivace : pas de place pour l'éducation constante, celle qui ne doit s'arrêter ni à trois ans, ni à la fausse "période de latence", période qui n'est, au final, qu'une phase de turbulence, avec la scolarisation et la nécessaire socialisation du jeune enfant.

Il faut donc de l'éducation, mais pas question de remettre en cause le complexe d'Oedipe et les certitudes théoriques des freudiens : Aldo Naouri évoque la "phase oedipienne" (172) en toute tranquillité comme une vérité incontournable... En dehors de "l'enfant réel", le mythe d'un deuxième enfant "inconscient" qui s'exprime dans le symbolique n'est pas remis en cause. Mais que peut donc l'éducation des parents si, de toutes façons, l'inconscient de l'enfant est en dehors de cette réalité là ? Rappelons que dans la théorie doltoïenne, si l'interdit de l'inceste est clairement signifié, l'enfant pourra accepter tous les interdits... (173) C'est par le symbolique et les castrations "symboligènes" comme le dit Françoise Dolto, que l'enfant accepterait, dans la réalité, les frustrations et qu'il deviendrait un "être social". Le mirage peut encore faire de l'effet pour certains parents qui préfèrent la magie de la psychanalyse au quotidien frustrant de la parentalité. Combien de parents nous consultent avec l'espoir de traiter les difficultés de leur enfant par une psychothérapie chargée de résoudre leurs problèmes éducatifs !

Quand aux parents, ce sont les mères qui, du coup, redeviennent subrepticement coupables de tous les maux : "C'est bien sûr à la mère que revient l'éducation à la frustration.." (174). Elles sont selon lui déterminantes dans la construction psychique de l'enfant, tout étant joué avant 3 ans, le père, lui, n'a qu'à bien se situer en "homme" et le tour est joué.

Ce n'est pas de l'éducation, c'est une distribution des rôles selon la tragédie sexiste psychanalytique et, de nouveau, c'est la frustration symbolique et oedipienne qui est primordiale (175)... Aldo Naouri va même jusqu'à reprendre cette aberration psychanalytique qui continue de rendre les mères coupables de l'autisme de certains enfants (176)... Et si les mères sont mauvaises, la solution est imparable : aller faire un tour dans une "Maison verte" pour y rencontrer un... psychanalyste (177). Les pères, eux, ont encore de beaux jours devant eux : "Un père, c'est comme une pile, ça s'use et il vaut mieux le garder pour les grandes occasions. C'est en effet à la mère de poser les interdits, de les énoncer, et de veiller à ce qu'ils soient suivis d'effet (178)." Les mères... forcément coupables...
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La mauvaise foi...


(179) Claude Halmos, L'autorité expliquée aux parents, Paris, Mil, 2008

(180) op. cit. p. 17

(181) op. cit. p. 28

Carlos Dolto
Jean-Chrysostome Doltovitch, alias Carlos, 1943-2008

(182) Jean-Chrysostome Dolto, Je m'appelle Carlos, Paris, Ramsay, 1996, p. 50

(183) C. Halmos, L'autorité expliquée aux parents, op. cit., p. 124

(184) F. Dolto, La cause des enfants, Robert Laffont, 1985, p. 194
Claude Halmos, autres "psy" célèbre, continue de distiller la bonne parole psychanalytique dans le courrier des lecteurs du plus important magasine français de psychologie et sur les ondes de nos radios. Tout aussi opportunément, elle veut devenir le parangon de l'autorité parentale (179). Elle sait que la carence éducative est à l'origine de nombreux problèmes chez les enfants du 21eme siècle et elle veut nous convaincre que Françoise Dolto a toujours défendu l'éducation et l'autorité parentale. Ceux qui contestent cela n'ont rien compris au message doltoïen...

Elle nous redit bien l'essentiel : Dolto ne voulait pas que l'enfant soit inférieur à l'adulte, elle souhaitait que sa parole ait autant de valeur que celle d'un adulte (180)... Soit, mais comment défendre l'autorité, la verticalité adulte dans ce cas ? Elle ajoute : "Entre l'enfant et l'adulte qui l'éduque, il n'y a pas de hiérarchie (181)." Elle défend, bien entendu, l'autorité des parents "en aval" mais ne parle jamais d'une éducation à la frustration "en amont"... L'autorité se résume aux sanctions, quand l'enfant transgresse les interdits... Comme chez Françoise Dolto qui voulait signifier les interdits par la parole et demandait à son mari Boris de faire preuve d'autorité quand ses chérubins dépassaient les bornes... D'où les célèbres "ratatouilles" que le père Dolto distribuait allègrement à ses enfants que leur mère n'avait pas pu éduquer avec la "parole" (182)...

Et lorsque Claude Halmos dénonce, sans le savoir, les propos de Dolto, cela prête à sourire : "Etre éduqué suppose que l'on ait appris que, lorsque l'on vit avec les autres, on a des devoirs envers eux (183)". Puisse-t-elle relire ce qu'elle me soupçonne d'avoir mal compris... "Pourquoi est-ce que cela paraît subversif de dire que les parents n'ont aucun droit sur leurs enfants ? A leur égard ils n'ont que des devoirs, alors que leurs enfants n'ont vis-à-vis d'eux que des droits, jusqu'à leur majorité (184)".

Derrière cette récupération du thème très actuel de l'autorité parentale, je constate que rien n'a changé. Le discours vante l'éducation mais, sur le fond, il n'y croit pas. La preuve, quand un enfant manifeste des troubles du comportement, à l'école ou en famille, l'hypothèse éducative est remise au second plan. Les enfants en difficulté sont toujours priés, de nos jours, de rejoindre (sans que les parents soient conseillés, sauf pour faire eux-même une analyse...) les magiciens de la psychanalyse pour "parler symbolique" avec le dessin, la pâte à modeler ou le jeu de rôle... Pas une semaine sans qu'un enfant ou un adolescent ne soient accueillis dans une "maison verte", un "école des parents", une "Guidance", un "CMPP" (Centre Médico-Psycho-Pédagogique) ou "Une maison des adolescents" qui, sous couvert d'aide éducative, continue l'endoctrinement des plus faibles. Et lorsque l'on me reproche de ne pas voir que la psychanalyse a évolué, je ne cesse de répéter que c'est un mensonge, une nouvelle séduction et que la contestation d'une pensée hégémonique ne doit jamais cesser.

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