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Domination masculine et violences faites aux femmes en milieu totalitaire psychiatrique

Par Neptune 
le 04/04/2016

 

Témoignage


La domination masculine et les violences faites aux femmes en milieu totalitaire psychiatrique

Frédérique Herbigniaux, Sociologue
A la suite d'un long séjour dans l'un des plus grands hôpitaux psychiatriques de Belgique
Février 2015

Sommaire

Forêt Hallerbos, près de BruxellesForêt Hallerbos, près de Bruxelles
"Le génie du mal", Liège


(1) AUSTIN J., Quand dire c'est faire, Éditions du Seuil, Paris, 1970 (Traduction par Gilles Lane de How to do things with Words: The William James Lectures delivered at Harvard University in 1955, Ed. Urmson, Oxford, 1962)

(2) Double-bind, ou double contrainte : WITTEZAELE J-J. & al., La double contrainte. L'héritage des paradoxes de Bateson, Editions De Boeck Université, Bruxelles, 2008.
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I. Introduction : de la difficulté du témoignage


Il nous semblait important d’évoquer nos difficultés à écrire les conclusions de notre observation. Bien décidée à témoigner de notre vécu et de notre analyse, le conditionnement patriarcal et institutionnel nous ont souvent conduite à postposer l’écriture de cet article. Nous la jugions inutile, voire « exagérant » une réalité pourtant véridique. Comme pour toute auteure qui dénonce des violences, la part colonisée en nous à été difficile à vaincre. A grands coups de « Tu exagères, ce n’était pas si grave » et de « Ces gens t’ont aidée, comment peux-tu dénoncer des problèmes ? », notre inconscient a tenté indéniablement de faire échouer ce projet à plusieurs reprises. Mais la volonté de témoigner est restée la plus forte. Car dire c’est faire (1), et le « dire » reste une des armes de combat performatives contre la société patriarcale, l’institution totalitaire et leurs mécanismes de violence. La difficulté intense d’oser poser les mots sur les violences vécues est un frein aux témoignages des femmes, que ce soit en milieu psychiatrique ou ailleurs. Comment dire et raconter ce qui ne se dit pas, ne se nomme pas. Et surtout, comment oser « trahir » une institution qui nous a aidée à guérir ? La loyauté à l’institution fût le frein psychologique le plus difficile à dépasser. Mais la mise en perspective sociologique et féministe de notre vécu nous ont permis de témoigner sereinement et légitimement.

Au cours de nos douze mois passés en milieu psychiatrique, de nombreuses patientes se sont confiées à nous en n’osant mettre les mots sur leur vécu douloureux au sein de l’institution. Nous les aidions à poser les mots sur leurs maux et cela les soulageait énormément. Les grandes douleurs sont muettes lorsqu’elles sont muselées par une institution qui ne permet pas de les dire, tout en forçant les patients à fréquenter des ateliers psychothérapeutiques où il leur est recommandé d’exprimer leurs ressentis. Le double bind (2)  quotidien est extrêmement difficile à endurer. Au bout de quelques mois, l’esprit se brouille. Il faut arriver à faire le vide et à se recentrer pour ressentir ses propres émotions car les soignants les dénigreront. Porter la parole de ces femmes recluses nous paraît dès lors crucial. Peu osent en parler même à la sortie, de peur du jugement, de la critique et de la culpabilisation. Nous parlerons donc en leur nom pour que cessent ces violences intolérables dans un milieu censé soigner les individus.

Ce texte est le fruit d’une « participation observante » involontaire qui a duré douze mois. Nous avons ainsi passé cinq mois dans l’unité des « dépressifs », quelques semaines dans l’unité de jour, et ensuite six mois environ dans l’unité de semaine. Ce changement nous a permis de confirmer la plupart de nos observations. De fréquentes visites au pavillon « des addictions » ont également fait partie de nos recherches. Les logiques sociales décrites ici ne sont pas liées à une unité ou une autre de l’hôpital, elles sont à l’oeuvre partout à l’intérieur de l’établissement. Nous ne nommerons jamais l’institution où nous avons séjourné car nous n’en voyons pas l’utilité. Les patientes rencontrées nous ont confié vivre des choses similaires lors de toutes leurs hospitalisations en psychiatrie, peu importe l’établissement.

Nous écrivons en outre ce texte avec beaucoup d’espoir. Nous n’oublierons pas les soignant(e)s et les patient(e)qui nous ont aidée et soutenue, malgré la difficulté des contraintes institutionnelles. Nous gardons aussi l’espoir qu’en mettant des mots sur les faits souvent vécus comme normaux, les choses puissent changer pour les futures patientes reçues en institution psychiatrique. Car comme dans la violence ordinaire éducative, ces faits et cette violence sexuelle sont totalement intégrés comme normaux, ordinaires et immuables. Nous espérons que cet article permettra d’enlever ce caractère déterministe des violences sexistes en milieu psychiatrique.

II. Quelques mots de méthodologie


Il est évident que notre observation n’a pas commencé les premiers jours de notre hospitalisation. Cependant, peu après avoir repris notre état de conscience normal, nous avons eu la certitude que ces observations devaient être rendues publiques. Chercheuse, sociologue, formée aux recherches sur le terrain et à l’ethnométhodologie, les compétences et habitus professionnels ont refait surface d’eux-mêmes. Au départ, nous avons lutté contre. Ensuite, c’est devenu notre moyen de résilience pour supporter la destruction du Soi imposée par l’Institution. Dès nos premiers jours en tant que recluse, les mots d’Asiles d’Ervin Goffman (3) nous ont aidée à supporter les conditions de détention. De par le terrain imposé, nous avons employé la méthodologie ethno-sociologique afin d’organiser nos observations. D’autant plus que ce sujet avait été traité en 1968 et qu’une mise à jour des données pouvait être intéressante. Et surtout, nous pouvions apporter notre éclairage féministe aux mécaniques de l’institution.

La méthode socio-ethnologique oblige le chercheur à se placer dans la position de l’individu de la collectivité étudiée, de manière à prendre en compte ses propres implications dans la stratégie de recherche. Il faut acquérir une vue intime du monde social particulier étudié : partage du même langage commun, des mêmes activités. Le chercheur doit infiltrer le terrain, voir les choses comme le sujet étudié les voit, les pense, tout en pouvant en ressortir et voyager librement entre le vécu et l’analyse. Ce que nous avons pu faire de manière aisée. Comme le précise Coulon, « l’ethnographe doit trouver les moyens d’être là où il a besoin d’être, de voir et d’entendre ce qu’il peut, de développer la confiance entre lui et les sujets. » (4) Au vu de la situation, nous nous trouvions idéalement placée, totalement immergée par notre terrain, ayant la confiance de nombreux patients, et dès lors en mesure de comprendre les actions des acteurs sociaux observés quotidiennement. Notre formation de sociologue nous permettait de prendre la distance nécessaire pour voyager dans le terrain sans (trop) d’encombres. Internée pour dépression, nous avons été considérée comme une simple patiente par l’ensemble du personnel.

Certains jugeront peut-être qu’il s’agit d’une recherche invalide par manque d’objectivité. Bien qu’elle n’ait pas été programmée, il s’agit de d’une vraie recherche partant d’une expérience empirique (5) pour en tirer des conclusions. Nous avons en outre au maximum tenté de rester neutre concernant les observations et les conclusions tirées, bien que notre raisonnement soit biaisé, forcément, par notre appartenance à la classe des reclus et aux affects liés. Mais cette particularité comporte aussi un avantage. Pour une fois, la chercheuse n’a pas été traitée comme telle mais comme toute autre malade, et a pu donc voir au mieux et au plus proche les logiques sociales à l’oeuvre, sans fard. Ainsi, Asiles, tout comme cet article est écrit du point de vue des internés, à partir du cadre de référence qui leur est propre, comme tout livre d’ethnologie qui « rend justice à la culture étrangère en refusant de la défigurer par les indignations ou les rationalisations de l’ethnologue. » (6) Nous dégagerons donc ici, à partir d’une expérience sur le terrain, les logiques structurales qui émergent de l’institution totalitaire qu’est l’hôpital psychiatrique. Concernant nos affects, pourrions-nous même les éradiquer totalement de cette recherche, les faits de violence psychologique et physique sont présents. Nous ne les avons pas inventés car nous n’y avions même pas pensé au préalable. Viols, humiliations, insultes, isolement, il s’agit d’événements qui ont eu lieu, souvent devant plusieurs témoins. Si la souffrance morale est peu mesurable, la souffrance physique nous paraît plus objectivable et elle l’a été, à de nombreuses reprises.

Les discours concernant les soins de santé mentale et les institutions psychiatriques sont très souvent issus des médecins, psychiatres et autres soignants. Rarement du point de vue des patients. Et quand ils le sont, ils sont disqualifiés. Pourtant, ce discours est très important afin de comprendre et de mettre au jour les contraintes institutionnelles et les cadres de l’interaction entre soignants et patients. Ce type de recherche permet aussi de faire sortir du cadre « thérapeutique » des comportements définis comme liés à la maladie par les soignants, alors qu’ils sont simplement des conduites d’adaptation aux contraintes et au cadre de vie totalitaire. Le discours ethno-sociologique, n’est pas antagoniste à celui des psychiatres, il lui est complémentaire pour un meilleur soin, et surtout un meilleur respect, du patient, et surtout des patientes. Notre but n’est ainsi pas de dénoncer les violences pour nous plaindre, mais pour rendre visible l’invisible en espérant que cela puisse servir à améliorer les soins apportés, en prenant en compte la dimension sexiste des violences de l’institution.

Dans cet écrit, nous définirons en premier lieu l’institution totalitaire, expliquerons ses méthodes violentes et nous nous concentrerons ensuite sur la violence vécue entre les patients. Car la violence institutionnelle n’est que la moitié de la violence à subir en hôpital psychiatrique. L’autre moitié, et souvent la plus forte, est celle vécue au coeur-même de la microsociété des reclus. Nous précisons d’ores et déjà que l’institution totalitaire psychiatrique violente tous les patients, peu importe qu’ils soient hommes ou femmes. La souffrance des hommes hospitalisés n’est donc pas niée. Elle existe et est tout aussi inhumaine. Cependant, les femmes ont à subir des violences supplémentaires et différentes des hommes au sein de l’institution. Comme dans la société globale, la violence, le sexisme et la domination masculine y règnent en maîtres, légitimés en outre par l’institution elle-même. Le but de notre article est dès lors de souligner les violences expressément vécues par les femmes en plus des violences générales infligées à tous les reclus. La majorité des patients (environ 75 %) présents lors de notre séjour étaient de sexe féminin. D’où l’importance d’un témoignage et d’une observation à visée féministe.
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GOFFMAN E., Asiles,(3) GOFFMAN E., Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, Paris, 1968

COULON, A., L’ethnométhodologie(4) COULON, A., L’ethnométhodologie, coll. Que Sais-je, Editions Presses Universitaires de France, Paris, 1987

(5) Empirique : basé sur des observations vérifiées, mais sans démonstration scientifique. Ndlr : A noter que la psychiatrie est la branche la plus empirique de la médecine : un résultat "empirique" y revet une connotation positive, tandis qu'en sciences exactes, le résultat "empirique" est connoté négativement.

(6) CASTEL R., in GOFFMAN E., Idem.

Patiente en hôpital psychiatrique
"Patiente en hôpital psychiatrique"
1855, Surrey County Asylum


Guérir à s'en rendre malade"Guérir à s'en rendre malade", Jean Robitaille, biographie de 10 ans de psychiatrie, 2009













Foucault - Histoire de la folie
(7) FOUCAULT M., L’histoire de la folie à l’âge classique, (rééd. 1961), Editions Gallimard, Paris, 1997.

III. Définition de l’institution totalitaire


L’institution totalitaire, qu’il s’agisse d’une prison, d’un hôpital psychiatrique, ou d’un couvent « rassemble la plupart des traits structuraux des établissements spécialisés dans le gardiennage humain et le contrôle totalitaire de leur mode de vie : l’isolement par rapport au monde extérieur, la promiscuité entre reclus, la prise en charge de l’ensemble des besoins des individus par l’établissement, l’observance obligée d’un règlement qui s’immisce dans l’intimité du sujet et programme tous les détails de l’existence quotidienne, l’irréversibilité des rôles des membres du personnel et du pensionnaire, la référence constante à une idéologie consacrée comme seul critère d’appréciation de tous les aspects de la conduite.» (3) L’idéologie dominante dans un hôpital psychiatrique est celle de la guérison, jugée sur des critères propres aux soignants. A aucun moment il ne sera demandé au patient s’il se sent guéri ou quels sont les critères qui lui permettraient de juger de sa guérison.

Nous exposerons ici les méthodes de disqualification progressive à l’oeuvre envers les reclus. Car ce sont bien ces méthodes qui permettent d’expliciter les conduites des patients bien plus que leur pathologie. C’est pourquoi nous rejoignons également Goffman sur le fait que « faire la sociologie de l’hôpital, c’est restituer aux conduites des malades le sens spontané que l’interprétation psychiatrique commence par leur dérober, c’est prêter une voix au malade lui-même » (3). Le malade est ainsi toujours moins fou qu’il n’y paraît lorsqu’est explicité le vécu quotidien dans l’institution au-delà des explicitations psychanalytiques et médicales. Ce à quoi, pourtant, les soignants se refusent obstinément de soustraire. Nous y reviendrons. La reconnaissance du vécu des patients mettrait à mal le sens même de l’institution totalitaire, car elle le considérerait alors comme agent social capable de réflexion et co-constructeur de sa guérison. Ce qui est totalement interdit dans ces endroits et non-encouragé. L’individualité du patient est connotée négativement, le tournant vers sa maladie, car l’individu est le seul responsable de sa pathologie. Il faut donc le réhabiliter par l’asile « qui se veut un espace social neutralisé au sein duquel peut se réinstaurer par la discipline un ordre nouveau annulant le désordre de la folie.» (6)

Avec un minimum de sens critique, il est dès lors simple de comprendre que les patients, soumis à une mortification et à une déstructuration de leur identité et de leur vie ainsi que de leurs droits fondamentaux, « luttent avec leurs seules ressources pour survivre, sauvegarder un minimum de liberté et de dignité et glisser leur volonté de bonheur dans les failles d’une organisation qui n’est pas faite pour eux. » (6) La situation de malade place ainsi d’office le patient dans une situation de riposte aux interdictions et à sa disqualification mortifère. Soulignons dès maintenant que tous les patients, hommes et femmes, sont soumis à cette mortification de l’individu et en souffrent tous. Cependant, les femmes en souffrent encore plus par des procédés qui relèvent de la société patriarcale, à l’oeuvre dans cette institution comme partout dans la société. En effet, l’institution totalitaire s’inspire des valeurs à l’oeuvre dans la société en les durcissant, puisqu’elles sont les moyens présumés de soin contre la folie. Le fou, en effet, comme dirait Foucault (7), est quelqu’un qui a osé s’affranchir des normes et valeurs sociétales. Il est donc du devoir de l’institution psychiatrique de le remettre dans « le droit chemin ». Car le fou est dangereux pour la société puisqu’il dénonce l’inutilité profonde des ces fameuses normes.

L’institution totalitaire est donc à la fois « un modèle réduit, une épure et une caricature de la société globale ». (6) L’étudier c’est donc aussi étudier les valeurs sous-jacentes à la société dans laquelle cette structure existe. Il faut faire rentrer le Fou dans le moule social pour que plus jamais il ne puisse le remettre en question et se réinsère sans faire de vagues. Comment l’institution totalitaire psychiatrique procède-t-elle ? Via divers procédés extrêmement violents : dépersonnalisation, mortification de l’être, disqualification des discours et des ressentis, qui sont autant de méthodes dictatoriales basées sur la terreur pour faire rentrer les « fous » dans « le droit chemin de la santé mentale ». Notre analyse féministe soulignera, en plus de cette violence commune infligée aux deux sexes, la violence supplémentaire infligées aux femmes.
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Lion de Waterlow
Le Lion de Waterlow

IV. Méthodes de mortification progressive d’un être humain à des fins jugées thérapeutiques


a. L’isolement et la coupure interne et externe


La disqualification de l’être humain en hôpital psychiatrique se fait via différentes phases. La première est celle de l’isolement. Coupure externe du monde, interdiction d’avoir parfois même des contacts avec les proches. Mais surtout, coupure interne entre les soignants (demeurant des humains à part entière) et les patients (devenant des reclus). Immédiatement, nous sommes placée en situation de servitude et de dépendance au personnel. Celui-ci définit l’ensemble des normes, via une abolition totale de tous les privilèges d’une liberté normalement acquise (vêtements, horaires, permissions diverses, sorties). La domination est donc énorme, tant au plan symbolique que concret. Le patient intègre vite la servitude comme sa nouvelle identité. Dès l’arrivée en hospitalisation, nous comprenons que le discours officiel sur nous-mêmes sera tenu par les soignants, pas par nous. Nous n’existons plus. La situation de pénurie dans laquelle nous nous trouvons est difficile à supporter. Dès l’arrivée, nous devons vider notre sac, donner tout : clés de voiture, médicaments, objets personnels. L’argent peut être gardé mais pas dans tous les pavillons. Nous nous retrouvons donc dans un endroit où nous dépendons entièrement du bon vouloir des soignants, avec des horaires minutés pour tout. Aucune liberté n’existe. Au départ cela ne nous choquera pas de trop car l’état émotionnel est trop difficile à supporter. Mais plus nous commencerons à prendre conscience des choses, plus cet état de servitude deviendra intolérable.

Dans cette coupure interne, nous soulignons aussi ce que nous avons appelé « l’investissement » voir le « viol » de notre sphère privée, qui devient inexistante et non-respectée. Notre vie appartient totalement à l’institution et aux soignants. Tous les endroits sont publics, les chambres, les douches, les WC y compris. Et mixtes pour ces derniers par-dessus le marché. Ce viol symbolique de l’intimité est très difficile à vivre. L’institution totalitaire brise la frontière normalement établie entre la vie privée (nos besoins primaires tels dormir ou manger), la vie professionnelle et notre vie de loisirs. Nous n’avons plus le choix de rien et le privé n’existe pas. Même les consultations avec le psychiatre se passent devant toute l’équipe, avec gloussements et moqueries tolérés, alors que certaines personnes sont seulement aide-soignantes et n’ont aucune formation en psychiatrie. Nous verrons ainsi nos propos déformés et répétés à l’envi entre soignants. Notre vie privée n’est plus à nous. Les traitements sont également imposés à tous de manière unilatérale, sans s’interroger sur les réels besoins des individus ni sur l’efficacité de cette prise en charge collective. Nous comprendrons vite que l’équipe infirmière, malgré ses dires, n’est pas là pour soigner mais pour veiller à ce que le règlement totalitaire soit respecté et dénoncer toute « sortie » hors du rang. Il nous est souvent interdit d’avoir une aspirine sur nous…les soins de base doivent être confortés par un médecin…pour un médicament librement en vente en pharmacie…que de patients avons-nous vu malades et souffrant de douleurs n’ayant même pas droit à un simple antidouleur.

Entre reclus et soignants, nous constaterons vite que le fossé est infranchissable et ne peut jamais faire l’objet d’un rapprochement sous peine de grave sanction, symbolique ou réelle. Cela arrive parfois, bien sûr car beaucoup de soignants sont très humains, mais cela sera toujours sanctionné, sous prétexte de « transfert psychologique » ( 8 ). Ainsi, notre psychologue comprenait très bien notre état de découragement face aux administrations et à la lourdeur des démarches pour notre maladie chronique (indépendant de la dépression). Mais le médecin psychiatre du pavillon (ne nous ayant jamais rencontrée !), avait déclaré que nous simulions nos difficultés au vu de notre parcours universitaire et étions juste une hystérique (9) . Pleine de courage, notre psychologue a donc outrepassé cette étiquette et a osé demandé de l’aide…Nous fûmes toutes deux sévèrement tancées…et nous n’obtinrent que des punitions sévères et violentes de la part des assistantes sociales se sentant offensées. Notre étiquette dans l’institution s’empira et nous fûmes insultée à plusieurs reprises, traitée de «menteuse, profiteuse, de cas social simulatrice, assistée qui profite du système depuis toute sa vie en institution, lâche, incapable, paresseuse… » Les mois passés en institution nous avaient heureusement permis de surmonter cette épreuve en nous dissociant totalement de ce discours. Mais cela fût difficile et nous avons vu beaucoup de patients sombrer en dépression suite à ces violences verbales injustifiées…ou essayer de se tuer.

L’isolement, dans cette logique de coupure interne et externe, est prôné comme le moyen ultime de soin. Lorsqu’un patient se « révolte » (donc ose dire ses émotions), il est immédiatement envoyé en cellule d’isolement. Au trou ou au cabanon comme nous disions entre nous. Menace suprême qui nous fut formulée régulièrement. Nous avons déployé de larges stratégies pour cependant ne pas y aller grâce en simulant la soumission. Nous avons cependant rencontré beaucoup de personnes y étant passées, pour une simple colère ou une tristesse ou encore un acte suicidaire (la logique nous échappera toujours sur ce point car en quoi isoler quelqu’un permet-il de soigner ses idées suicidaires ? Cela nous paraît davantage être une solution de facilité pour les soignants car il ne faut pas encadrer la personne). La cellule d’isolement est petite, aux murs blancs. Il y a juste un lit au milieu et une bouteille d’eau sans bouchon. Vous y êtes mis nus ou en sous-vêtements avec un tablier d’hôpital. Certains sont attachés au lit par « sécurité ». Impossible de savoir l’heure ou de savoir quand on pourra sortir. Tant que les patients crient pour s’échapper ils ne sont pas libérés. Les longues heures de souffrance des jeunes enfermés en-dessous de notre chambre en sont l’exemple. Nous ne pouvons oublier ces cris d’horreur et d’appel à l’aide…. Nous restons convaincue que l’isolement n’a jamais soigné quelqu’un. Au « mieux », il force le patient à se soumettre davantage et à se taire. L’enfermement peut durer un jour, une semaine, qui sait… surtout pas le patient.

Ste Anne
Certains sont attachés au lit par « sécurité »
Image du du film "Sainte-Anne Hôpital Psychiatrique", 2010

Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous avons observé que le personnel se sent toujours (ou manifeste ou simule le fait d’être) dans son bon droit, sûr de lui tandis que les êtres reclus se sentent dépossédés de leur être, coupables (même sans avoir rien fait), et faibles, déchus de leurs droits fondamentaux. Les infirmières jouent aussi rôle de filtre de leurs discours, en allant raconter ensuite au psychiatre ce qu’elles veulent bien sur le patient. Sa parole est dénaturée en permanence. Systématiquement, nous sommes tenus dans l’ignorance des décisions qui nous concernent. Et nous n’avons nulle part où parler. Le groupe AA deviendra ainsi le seul lieu de liberté de parole sécurisé où nous avons pu nous exprimer. Les groupes thérapeutiques le sont à moitié car bien que les psychologues soient d’excellents professionnels et très à l’écoute, le patient ne sait jamais si son discours ne sera pas répété et déformé ailleurs.

En résumé, l’isolement prépare le patient à briser à jamais sa personnalité extérieure à l’institution, la définissant comme mauvaise et liée à la maladie. Certains patients ne la retrouveront pas, notamment dans leur rôle de parent. Comment en effet se sentir encore capable de quelque chose et un individu libre après avoir connu un tel isolement et une telle coupure avec les rôles sociaux anciens ?
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Feroe
Iles Féroé

HP Pierre-Janet, Le Havre
Au "Pavillon Féroé" de l'HP Pierre-Janet du Havre, inauguré en 2013.


( 8 ) Note de l'auteure : le « transfert psychologique » est l’excuse-type pour empêcher tout rapprochement humain entre personnel et malades, et même entre malades. L’entraide est interdite partout dans l’institution car elle est nommée comme relevant de notre pathologie et jamais du simple sens commun ou de l’empathie naturelle.

(9) Note de Neptune : l'hystérie est le nom que l'on donnait, surtout au début du 20eme siècle, à un grand nombre de "troubles" dont on affublait de préférence les femmes : étymologiquement hyster = utérus. Freud en particulier a construit une partie de sa réputation sur des "guérisons d'hystériques" - très fortement contestées aujourd'hui. Les classifications modernes parlent de "trouble somatoforme" (douleurs et affections physiques liées au mental) ainsi que de "trouble de la personnalité histrionique" (nécessité pathologique d'être admiré). Les écoles psychanalytiques encore très influentes dans les pays francophones continuent d'enseigner en université et font, comme on le voit, perdurer ce diagnostic sexiste et méprisant dans la psychiatrie institutionnelle.

dénument"Les portes des chambres restant en outre fermées la journée, nous n’avions même pas accès à nos affaires"


dénuement HP belgique« Nous vous laisserons dormir, nous ne sommes pas des monstres ». Sauf que la réponse fût inlassablement négative...

b. Dépouillement symbolique et réel


Après l’isolement, nous avons noté, tout comme le notait Goffman, le principe du dépouillement de la personnalité. Cela se fait à l’arrivée mais également durant tout le séjour. Toute possession est surveillée, confisquées à l’envi. Tout signe distinctif est prohibé. Lors de l’admission, vous subissez un interrogatoire énorme (par une simple infirmière), avec historique de votre (ancienne) vie, C.V., antécédents médicaux etc., ainsi que remise de vos effets personnels. Lorsque la personne estime que vous êtes assez « dépouillé » et présentable, vous êtes présentés aux autres patients. C’est un moment très difficile car cela signifie votre entrée réelle dans le monde des reclus et l’accueil des autres est généralement très froid. Vu leur vécu difficile, le groupe de patient est soudé et réfractaire à l’arrivée de nouvelles personnes, sauf si, comme nous le verrons par la suite, il apporte des ressources. N’ayant pas encore intégré totalement notre identité de recluse car n’ayant jamais connu cette situation, il fût difficile de nous intégrer. Les premiers jours furent un cauchemar : s’habituer au dépouillement, à la vie collective et minutée et au fait que nous ne pouvions plus rien décider de notre vie fût très éprouvant moralement. Nous découvrions chaque jour les règles, pas de téléphone portable à telles heures, pas d’ordinateur, pas de télévision, etc.

Le dépouillement passe aussi par celui du lieu de vie, ascétique. Tout est nommé au nom de l’institution : couverture, draps, oreillers, serviettes. Ils sont changés règlementairement par les patients à heure et date fixe. La personnalisation du lieu de vie est désencouragée, voir vue comme une provocation. L’amélioration du confort aussi. Ainsi, une jeune femme ayant décoré sa chambre avec goût se fit punir et rabrouer par une infirmière car « on n’est pas au Club Med ici ».

Les patients ne doivent s’attacher affectivement à rien de l’environnement. Une grande violence vécue est ainsi celle appliquée au pavillon de semaine : même en étant hospitalisé en continu, nous devions changer aléatoirement de chambre et de lit toutes les semaines. Les portes des chambres restant en outre fermées la journée, nous n’avions même pas accès à nos affaires. Impossible donc d’avoir un endroit sécurisant et accessible, même une simple armoire. Cela encourage d’ailleurs au vol d’une manière énorme puisque « rien n’est à personne »…nous nous sommes fait voler des affaires de toilette et de la nourriture à de nombreuses reprises. Sur ce fait, bizarrement, le personnel infirmier ne sanctionne pas… Les armoires peuvent fermer à clé mais il faut cependant tout sortir et reprendre chez soi pour le weekend, peu importe qu’on soit motorisé ou non, et donc laisser toutes nos affaires pendant des heures à la vue de tous…

Les linges de lit et tout le matériel sont en outre vieux, usés, troués, inconfortables, pour bien montrer la valeur que nous donne l’institution : aucune. Les heures où les douches sont accessibles ne permettent pas de se relaxer ni que tous les patients se lavent (une douche pour 18 personnes). Les chambres sont fermées à heures fixes pour ne pas pouvoir se reposer. L’individu est dépossédé de lui-même et de pouvoir répondre à ses besoins primaires : bains, lavage, nourriture (la cuisine est fermée aussi à heures fixes) et surtout repos. A nos interrogations à ce sujet, le personnel répondra qu’il faut bien fermer les chambres sinon les patients exagèrent et dorment tout le temps. Ce qui est logique vu qu’il y a peu à faire et que de toute façon la plupart sont médicamentés. Donc au lieu de dormir dans leur chambre ils dorment…dans les fauteuils. Certains rentrent même chez eux pour dormir en catimini. Pouvoir dormir le matin est un privilège très rarement accordé. A plusieurs reprises, nous avons mentionné notre problème de sommeil et besoin de repos le matin, cela fût nié par le personnel, à chaque fois, après les premières semaines d’hospitalisation. « Bien sûr, si vous en avez vraiment besoin, nous vous laisserons dormir, nous ne sommes pas des monstres ». Sauf que la réponse fût inlassablement négative. Encore faudrait-il avoir le temps de formuler une requête. En effet, le matin, nous sommes réveillés en fanfare et sans gentillesse par une des infirmières. Il faut se presser. La vie des patients leur appartient et n’est pas à eux. Un jour où nous étions vraiment mal, une infirmière nous a réveillée et s’est livrée à un interrogatoire serré sur des problématiques complexes d’emploi et d’administratif. Des réponses données dépendait notre sortie. Le patient n’existe plus comme un individu qui se réveille et à qui il faut du temps, non, il est un objet à disposition et ses besoins ne comptent pas. Le stress créé chez lui non plus.
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hopital psychiatrique qui rend fou
"L’isolement prépare le patient à briser à jamais sa personnalité extérieure à l’institution, la définissant comme mauvaise et liée à la maladie"

c. Dégradation de l’image et de l’estime de soi


Si l’isolement et le dépouillement sont difficiles à subir, la dégradation de l’image de soi est de loin la plus éprouvante des violences reçues tout au long de ces mois. Peu après notre entrée, nous comprendrons que l’ensemble des patients sont considérés comme fous, malades et mauvais, à « rééduquer » et à « corriger » pour être réinsérés dans la bonne société et ne plus représenter un danger. Nous avons compris également que nous étions observés en permanence par le personnel dans son « bocal » (local vitré d’où les infirmières voient tout). Nous écoutions souvent les discussions du personnel en nous plaçant sur le fauteuil le plus proche. Croyant ne pas être entendue, l’équipe infirmière commentait et notait tout. La façon de parler, la façon de manger, la façon de marcher, la façon de rire…tous ces faits et gestes sont notés et jugés. Nous sommes fous et ils doivent nous réparer. Les activités sans sens se répètent, les règlements stupides et incohérents également. On nous parle comme à des enfants d’environ six ans : « Vous avez bien fait pipi ? Vous vous êtes bien lavé les mains ? Où est-ce que vous allez encore ? Mais qu’est-ce qu’ils nous font maintenant à attendre tous ? Soyez sages hein »

La palme de cette infantilisation et de la dégradation de l’image de soi revient à l’atelier cuisine obligatoire du vendredi. Nous sommes obligés d’y participer, d’en choisir le menu (qui de toute façon ne nous conviendra pas vu nos allergies alimentaires dont personne ne tient compte), d’aller faire les courses, d’acheter dans certaines boutiques onéreuses, pour ensuite se faire tancer sur nos « dépenses » extravagantes, alors que nous avons juste pris ce qui était indiqué sur la liste. Ensuite, nous sommes mis à l’oeuvre avec du matériel de fortune qui ne coupe pas, la pression est énorme et le personnel infirmier n’hésite pas à montrer son désintérêt et son mécontentement. Sur ce point les patients sont d’accord, ils n’aiment pas non plus cet atelier obligatoire et stressant au possible, mais lorsqu’ils le disent, ils se font rabrouer « on fait tout pour vous et vous n’êtes jamais contents ».

De nombreux outrages psychiques viennent renforcer cette désagrégation de l’image de soi : nous n’avons pas le droit d’aider quelqu’un qui tombe car nous sommes trop « gentils » donc « c’est normal du coup de se faire avoir dans la vie tout le temps », la thérapie psychologique est souvent remise en cause et vue comme inutile « pour des gens comme ça qui se complaisent dans leur malheur et la paresse. » Ainsi, nous avons découvert plusieurs patients en hôpital de semaine n’ayant même jamais vu la psychologue du pavillon car personne ne l’avait jugé nécessaire. Ces personnes souffraient pour la plupart de graves crises d’angoisse et nous fûmes très choquée de voir qu’on les laissait ainsi sans aucune aide. En influençant ces patients à sortir du discours du staff infirmier sur la psychologie inutile, nous avons souvent réussi à ce qu’ils soient pris enfin en charge et avec de bons résultats.

Beaucoup d’infirmières remettent aussi en cause les ateliers thérapeutiques, leur utilité, et refusent même que nous échangions entre patients sur ce que nous y apprenons. Nous fûmes ainsi une fois mise hors du pavillon car nous montrions aux patients des documents médicaux sur les effets de l’alcool, reçus au groupe sur les addictions. « Toi avec tes conneries je t’ai dit que plus jamais on ne parlait de ses ateliers entre patients, range ton barda et casse-toi au lieu de foutre le bordel». Pareil avec la documentation des AA. Nous la ramenions, le personnel infirmier la jetait. Nous la re-réamenions. Elle finissait à la poubelle. C’est devenu un jeu rituel et beaucoup de patients ont pris plaisir à faire passer des informations « interdites » avec nous. Chacun amenant à son tour un feuillet AA dans le pavillon. Cette solidarité entre patient sera évoquée plus loin, car elle seule permet de tenir en milieu hostile. Nous suivions également un atelier de vidéothérapie sur l’estime de soi. Tout haut bien sûr, une infirmière déclara « Ce n’est pas pour vous cet atelier, c’est pour les gens vraiment gros, moches, qui ne ressemblent à rien et se détestent, vous n’avez rien à faire là, vous prenez la place d’autres gens qui en ont besoin». Le fait de souligner que les patients profitent des ateliers et sont illégitimes est également très courant. Le patient est un usurpateur. Selon beaucoup d’infirmières, ils ne devraient même pas avoir accès à tout cela car ils doivent juste « payer » et être corrigés. De quoi, mystère. Ainsi, le personnel soignant se met souvent en porte à faux avec les thérapies suivies… et ne sait en fait même pas de quoi il en retourne. De notre expérience, cela vaut mieux pour la relative liberté qui y existe encore.

Les jugements à l’égard des thérapies, des idées des patients, de leur vécu, de leurs envies, sont la plupart du temps exprimés tout haut devant les autres patients et le reste du staff, pour créer de l’humiliation. Nous nous rappellerons toujours de l’infirmière entrant dans la chambre lors du réveil en claironnant à l’infirmier derrière « Faut qu’Herbigniaux bosse son estime de soi aujourd’hui de dire non à X . » Après, nous avons été nous expliquer avec ladite infirmière qui ne s’était même pas rendue compte d’avoir dit cela. Ce qui est normal vu que ce comportement d’humiliation quotidien est intégré comme étant la norme. Cette femme ayant en outre subi des violences dans sa vie, elle s’excusa sincèrement de ce qui lui avait échappé et cela ne fut pas la dernière fois que nous devions voir des soignants nous violenter, puis revenir en s’excusant. Les remarques et moqueries sont légion courantes et parler d’un patient à la troisième personne alors qu’il est présent aussi. Certains soignants vont jusqu’à « faire thérapie » avec le patient devant tout le groupe de façon totalement humiliante et irrespectueuse. « Vous devriez travailler ça ou ça en thérapie ça irait mieux, et pourquoi ça vous met dans cet état, ça vous rappelle votre mère ? » Humiliant, inapproprié voire dangereux.

Tous les patients sont en outre logés à la même enseigne dans la façon de s’adresser à eux alors que la plupart ont toutes leurs facultés mentales et que certains sont titulaires de doctorats, sont chefs d’entreprise, journalistes, avocats, etc. On nous parle comme à des handicapés mentaux légers, comme cela « on est sûr qu’ils comprennent tous ». Toute demande (passer un coup de fil, aller chercher des cigarettes,…), implique une position de soumission et d’humiliation car rien n’est acquis et peut changer selon des règles impossibles à comprendre. Pouvoir fumer n’est toléré qu’à certaines heures et certains endroits mais cela change régulièrement. La mortification passe aussi par le fait d’imposer un rythme de vie totalement étranger (et non justifié) au patient : se lever à 8 heures, se laver avant 20 heures, ne pouvoir se reposer avant telle heure, etc. Si le patient ose demander des explications ou un assouplissement, il est traité de difficile, d’insatisfait et de mal organisé. Rentrant une fois tard d’une réunion AA, nous avons voulu prendre une douche, l’infirmière s’est moquée sardoniquement en fermant devant nous la porte à clé avec un sourire en coin « Fallait y penser avant ! » Sauf que chaque infirmière ferme les douches à des heures différentes…Le fait aussi de ne même pas savoir s’habiller dans les douches est très éprouvant car il faut passer à moitié nue dehors ou trouver des stratagèmes et les remarques sur le physique sont monnaie courante également. « T’as vu la grosse ? Ferait bien de maigrir celle-là »…Les douches sont quelque chose de très important en hôpital psychiatrique du coté des soignants, ils en ont une peur panique. Un jour où une coupure d’électricité a eu lieu, toutes les infirmières se sont ruées sur les portes des douches, wc et salle de bain. Nous leur avons demandé ensuite pourquoi. « Mais enfin, vous ne voyez pas, les patients vont aller se suicider dans les douches d’office ». Nous noterons, sans nier le risque réel, qu’aucun patient à notre connaissance n’a utilisé ce moyen. Par contre nous en avons bu beaucoup tenter par médicaments, par alcool, en sautant des escaliers, des fenêtres. Mais cela n’est pas surveillé. Cependant, toute remarque de ce genre est très mal vue. Nous nous sommes plusieurs fois fait dire que nous essayions de voler le travail des infirmières en parlant aux autres patients. Avec menace de renvoi.

Une insulte revenant souvent également est le terme de « paresseux » qui ne font rien et se la coulent douce (doux euphémisme). Il est à noter qu’au départ de notre hospitalisation il nous a été interdit de participer à des activités. Ensuite il nous a été obligé de le faire. Et ensuite, nous nous sommes fait reprocher le fait d’être « trop active » et donc de nuire à notre guérison. Quoique le patient fasse, c’est mauvais pour lui. Toute décision personnelle est mauvaise puisqu’il est malade et incapable de se gérer.

Le personnel tolère également difficilement les rechutes et le prend personnellement (alors qu’il nous reproche ce défaut). Ayant subi des difficultés dans notre vie privée, nous avons un moment rechuté dans la dépression. Les remontrances ont fusé de manière très ferme : « On fait tout pour vous puis vous retombez, que voulez-vous qu’on fasse de vous, on ne sait rien faire, vous êtes une hystérique, qu’attendez-vous de nous ? On fait tout notre possible et vous rechutez, c’est insupportable ». L’alternation de soutien moral puis de réprimande est également très difficile à endurer. Si vous ne vous confiez pas aux infirmières, vous êtes un mauvais patient. Si vous vous confiez mais ne dites pas ce qu’elles veulent entendre, vous l’êtes également. Tout au long de notre hospitalisation, nous avons cherché ce qu’était pour les infirmières un « bon patient ». Force est de constater que nous n’avons jamais pu réussir à le définir. Ceux qui se remettent trop vite sont qualifiés de « menteurs » vu qu’ils se sont rétablis ou d’imbéciles qui vont devoir revenir car partis trop tôt. Ceux qui traînent sont mal vus également. La haine et le mépris envers les patients est palpable en permanence. « De toute façon, vous êtes un cas incurable, on ne peut rien faire avec vous », est une phrase revenue plusieurs fois dans notre parcours, et elle fût dite à de nombreux patients. Le seul moment où nous avons reçu une gratification est lorsque des représentants de l’hôpital se sont présentés à notre domicile pour une inspection et pour valider notre état de capacité à sortir de l’institution. Mais là encore, le mérite ne nous revenait pas, mais bien aux soins si bienfaisants qui avaient été donnés. « Vous êtes la preuve que nous soignons bien les gens, que nos thérapies et méthodes sont très bonnes, c’est beaucoup trop rare. Pourtant quand on vous a vu la première fois, on s’est dit que vous en aviez pour des années et que vous alliez devenir comme tous les autres, atteinte de chronicité des retours dans l’institution. Heureusement que vous vous êtes calmée car sinon on n’aurait rien pu faire. » Ainsi, il nous fût demandé de témoigner de la qualité des soins auprès de diverses instances. Ce que nous n’avons bien sûr pas fait. Relevons une fois encore que le simple fait que nous ayons dénoncé certaines violences à notre égard commises par le personnel est vu comme si nous nous étions énervée « pour rien » et que cet énervement était dangereux. Cette vision des émotions du patient perçues comme les signes de sa pathologie sont constantes.

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Infantilisation















Infantilisation











Paradoxe

d. La contamination physique et psychique par la vie en communauté en surpopulation


Les conditions de vie des patients participent à la mortification d’eux-mêmes et de leur image de soi, par contamination physique et psychique.

La contamination physique consiste à faire perdre à l’individu tout sentiment d’intimité corporelle en plus de sa vie privée. Il n’y a ni lieu ni temps pour l’intimité. Les patients doivent vivre tous ensemble sans choix, et en mixité permanente partout. La violation du moi intime passe aussi par l’obligation de raconter notre vie ancienne et actuelle et pourquoi nous sommes hospitalisés au personnel soignant en permanence. Il faut se confesser et faire amende honorable de tous nos actes, qui seront jugés de manière impartiale par la personne qui les reçoit. Le personnel échangera ensuite en toute liberté ces informations avec qui lui semble bon, sans jamais que le patient puisse savoir ce qui se dit. Le personnel sait tout et contrôle tout, contamine toute la vie du patient. L’équipe du pavillon prend ainsi des décisions sur les plans financiers, mobiliers, affectifs, sexuels,… Les relations affectives sont découragées ou parfois encouragées, bref une position est prise. Lors des visites, aucune intimité n’est possible car la salle est commune. Les visiteurs peuvent également profiter des humiliations générales car les infirmières ne se privent pas lors des visites des proches. Le contrôle total de la vie est aussi illustré par la fameuse cellule d’isolement où « Le malade suicidaire, que sous prétexte d’assurer sa protection, on enferme nu dans une cellule éclairée en permanence et que toute personne traversant le quartier peut apercevoir par un judas. » (6) Ce qui se passe en cellule d’isolement n’est qu’un grossissement de ce qui se passe en fait partout : le contrôle totalitaire.

Le mauvais entretien des sanitaires et leur inconfort fait partie de la violence quotidienne de mortification et de contamination physique. Il faut accepter de se laver où d’autres ont déféqué, uriné, vomi, sans se plaindre. Et avec interdiction de nettoyer l’espace sale. (Ce que nous faisions tout de même par de nombreuses stratégies). Les douches ne sont pas orientables, impossible de se rincer correctement, nous attraperons plusieurs fois des infections gynécologiques graves et pareil pour les baignoires, véritables nid à germes divers. Beaucoup de patients refusent tout simplement de se laver et même d’uriner tellement ils sont traumatisés par les sanitaires, hommes et femmes. Les femmes sont cependant encore plus touchées par les soucis gynécologiques et urinaires. Nous en rencontrerons beaucoup qui souffrent de mycose, de rétention urinaire et de constipation. Il est en effet peu facile de faire ses besoins alors que se trouvent à coté des hommes en train d’uriner. Nous ne nous sentons pas en sécurité, sans compter les patients qui essaient d’ouvrir les portes, ceux qui ne savent pas les fermer et leur nudité nous est imposée régulièrement. Sur cela, nulle sanction ou représailles de la part du personnel infirmier. Le staff infirmier possède bien sûr ses propre toilettes non-mixtes et en bon état. Des infirmières nous ont confié plusieurs fois « plutôt mourir que d’aller à la toilette dans les vôtres ». Les hommes salissent souvent volontairement les sanitaires et s’en vantent, et ne les nettoient de toute façon pas, attendant que « les femmes » le fassent. Nous devons tout supporter, dans une contamination physique voulue par l’institution. Ainsi, les couverts du self aussi sont sales, mal lavés, les repas sans goût. Et il ne faut pas se plaindre sous peine de punition. Nous sommes obligés d’avaler tous nos médicaments à heures fixes (sinon nous ne pouvons manger). Pour les personnes anorexiques, elles sont forcées à manger, devant tout le monde. Pareillement pour les phobiques sociaux, ils sont obligés de descendre au self « pour leur bien ».

Le non-respect des régimes alimentaire est monnaie courante. Parfois il y a un régime diabétique, parfois non. Nous avons beaucoup souffert d’humiliations à cause de notre régime sans gluten et sans lactose. Une réelle stigmatisation s’est faite sur notre personne. Nous avons traîné ainsi l’étiquette « Exigeante-ennuyante-capricieuse-simulatrice.» Malgré des demandes répétées, il nous a été impossible d’obtenir notre nourriture à coup sûr. Nous avons, avec la médiatrice de l’hôpital, calculé que notre nourriture nous avait coûté environ 400 euros alors qu’elle est normalement comprise dans l’hospitalisation. Le personnel dans les cuisine n’est pas formé, il ne retient pas les informations et se montre très désagréable régulièrement si les patients osent manifester le moindre signe de mécontentement, pourtant bien justifié. Nous avons du manger environ 50 fois du jambon, celui-ci étant la seule denrée sans gluten sans lactose nous ayant été fournie. Stigmatisée par le personnel, nous le fûmes aussi par les patients, trop contents de trouver une distraction « T’amènes tout ça, tu ne te prives pas toi, faut toujours que tu fasses ton cinéma pour bouffer ». Ils volèrent notre nourriture à plusieurs reprises. Tout privilège étant source de plus grande liberté, il est convoité.

Pour continuer dans la contamination physique, la fouille et le contrôle régulier des lits, des chambre et des affaires (« rangez moi ce bordel et faites vos lits ») sont monnaie courante. L’intrusion dans la vie intime est constante, il n’existe aucun lieu « à soi ». Pareillement, arbitrairement on décide de vous changer de chambre, ou pas, que vous devez changer votre lit (ou pas). Le personnel ne vous prévient même pas, il dépose juste un sac rose sur le lit. Toute erreur dans le changement de literie sera source d’humiliation collective. Ainsi, un jour que nous avions tous bien changé nos lits, nous nous sommes fait tous dire par la chef de l’équipe « Alors qui n’a pas rangé sa chambre et défait son lit ? » (puis se tournant vers les autres infirmières) « Ils ont encore bourré les sacs à crever ils le font exprès pour nous emmerder. » La semaine d’après, chacun ayant bien gardé l’humiliation en tête, nous avons fait des sacs moins remplis… la réaction ne s’est pas faite attendre « Et voilà maintenant ils gaspillent des sacs et ne mettent quasi rien dedans c’est vraiment pénible.» Dans l’institution totalitaire, le jeu cruel de « pile ou face » se résume facilement : pile les patients perdent, face, les soignants gagnent. Quoique vous fassiez, c’est mal. On comprendra ainsi aisément que les patients perdent toute estime d’eux-mêmes et en leur capacité très rapidement. Ce qui, bien sûr, leur sera reproché et vu comme signe de leur pathologie.
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Douches"Il faut accepter de se laver où d’autres ont déféqué, uriné, vomi, sans se plaindre. Et avec interdiction de nettoyer l’espace sale"



Hopital Psychiatrique Janet Le Havre"La solitude est impossible et la bonne entente entre tous les patients est obligatoire"
Photo France Bleu - Hôpital Psychiatrique Pierre Janet, Le Havre, 2016



La contamination morale se fait par l’obligation de côtoyer intimement et en permanence de nombreuses personnes, même si vous ne le souhaitez pas. La solitude est impossible et la bonne entente entre tous les patients est obligatoire. Ainsi, nous avons été plongée dans l’intimité de nombreux patients sans le désirer du tout. Mélange des sexes, des âges, des ethnies, des religions, des classes sociales, des pathologies physiques et mentales et des actes commis. Nous devions supporter d’être ‘amis’ avec des criminels, des violeurs, des pédophiles. On se sent contaminé et sali à force d’être plongé en permanence dans les odeurs, les pensées, les sons de tout le monde. Les chambrées multiples obligent à subir les pathologies des autres. Ainsi nous fûmes confrontée plusieurs fois à des vieilles dames grabataires dont il fallait subir les flatulences, la puanteur, les diarrhées, les changements de draps à toute heure de la nuit ou à des personnes qui déliraient durant leur sommeil. Ou encore à des personnes ne supportant pas la lumière, nous interdisant par la même de lire un livre. Nous avons du aussi accepter de dormir dans le même pavillon qu’un patient masculin somnambule qui devenait violent parfois, sans avoir aucune solution quant au fait qu’il pouvait donc agresser tout le monde n’importe quand. La vie intime forcée en groupe est une grande violence. Elle nous contamine physiquement et moralement, nous oblige à nous comporter comme nous ne le voulons pas, à supporter des choses que nous ne supporterions jamais à l’extérieur. Toute plainte provoquera l’exclusion du groupe.

Évoquons aussi le manque d’hygiène des personnes sales qui ne se lavent pas et qu’il faut côtoyer en permanence, avec une puanteur énorme, manger à leurs côtés, supporter les regards malsains des pervers sexuels, etc. Il faut également accepter de manger de la nourriture qui a été tripotée par des gens se grattant en permanence les testicules par exemple. Les comportements de saleté corporelle et de contamination viennent surtout des hommes. Les femmes, en général, se solidarisent pour recréer des espaces plus propres et sains. Les hommes n’en ont cure et se moquent de cette « connerie féminine » en les méprisant. « Vous ne savez faire que le ménage même ici ». Le personnel infirmier est beaucoup plus tolérant envers les hommes. Ils peuvent se promener en tenues indécentes, ventre à l’air, chaussettes trouées, cheveux dégoutants en se grattant partout, alors que les femmes sont enjointes à se laver et se pomponner pour maintenir l’hygiène. Même dans cet espace de « soins » il nous fallait encore répondre aux diktats esthétiques ! Ce qui, en hôpital psychiatrique, relève souvent de l’exploit. Toutes les stratégies étaient bonnes : nous cachions du produit désinfectant dans nos affaires, nous prenions nos propres serviettes de bains, nous nettoyions les WC avant de passer, bref, nous agissions en secret pour le bien-être collectif, des hommes avant tout. La solidarité féminine permettait aussi de nous fournir du parfum ou des ustensiles de maquillage. Cette sororité nous a énormément aidée à supporter la contamination morale et physique.
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Dernière édition par Neptune le 11/5/2017, 19:05, édité 4 fois

e. La disqualification systématique des émotions et le double bind des ateliers thérapeutiques


Selon le personnel, les patients doivent exprimer leurs émotions sans arrêt. Alors que cela constitue une mise en danger pour le patient, surtout pour les femmes. Nous en avons fait l’amère expérience à plusieurs reprises. La tristesse n’est pas tolérée, est vue comme honteuse, dénigrée et nous avons dès lors reçu l’étiquette sociale d’hystérique à plusieurs reprises. Les faits qui avaient provoqué cette tristesse étaient pourtant tout à fait classiquement ceux qu’à l’extérieur on aurait qualifié de « tristes ». Une rupture, une perte de revenu, des propriétaires peu scrupuleux et aucune aide reçue de la part d’assistantes sociales ainsi que des violences verbales très fortes sont en effet des déclencheurs, socialement admis, de la tristesse, voire de la colère. Mais en hôpital psychiatrique, les émotions n’existent pas, sauf s’il s’agit de la joie. Les méthodes utilisées par les staffs infirmiers sont hasardeuses, voire totalement dangereuses.

Nous avons pu constater que les femmes sont environ deux fois plus souvent qualifiées d’hystériques car elles osent tout simplement aller exprimer leur tristesse au staff infirmier (qui en est demandeur). Les hommes, la plupart du temps, n’expriment que de la colère. Bizarrement, la colère et même la violence ne donnent pas lieu à une qualification d’hystérique, ni même de personne dangereuse. Au mieux, on dira « il a un sacré caractère » ou « c’est un patient difficile ». En fait, les émotions des hommes ne sont pas qualifiées correctement, ni leurs comportements. Ils ne sont pas dits, ni repris par le staff infirmier. Alors que pour une femme, il est courant d’entendre parler tout haut médecins et infirmiers de personne hystérique ou borderline ou dépressive. La plupart du temps, la pathologie des hommes est tue. Leurs actes aussi, même lorsqu’ils ont été violents, à l’extérieur ou à l’intérieur du milieu psychiatrique. Ce déséquilibre nous a frappée et nous avons pu le constater dans les trois unités psychiatriques où nous avons séjourné.
A aucun moment il n'est évoqué la possibilité qu'une tristesse soit naturelle
Article édifiant sur "psychiatriinfirmiere.free.fr".

Note de Neptune : dans ce cours pour la formation d'infirmier(e)s psychiatriques de Dominique Giffard, dont la dernière mise à jour date du 13 avril 2015,  sur le thème "mélancolie", il n'est évoqué à aucun moment la possibilité qu'une tristesse soit naturelle. Une bonne partie du DSM y passe, mélangé comme il se doit de termes obsolètes psychanalytiques comme "manifestations hystériformes" ou "terrain névrotique".
autobiographie de Jean Pasqualini
"Soudainement, on nous interdisait de parler à un patient ou à l’autre alors que nous étions proches et que notre psychiatre nous avait encouragé à le faire. Devant notre étonnement ou notre colère, la sanction arrivait immédiatement pour confirmer notre statut d’hystérique"

Note de Neptune : on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec la torture psychologique, les injonctions paradoxales et le système d'auto-confessions des prisons de Mao, magnifiquement décrits dans l'autobiographie de Jean Pasqualini.




f. Vers la mortification totale de l’identité du patient… et le reproche de celle-ci


Avec toutes ces stratégies du personnel, souvent inconscientes, nous pensons qu’aucun être humain normal ne pourrait garder bien longtemps sa dignité ni sa santé mentale. Nous l’avons expérimenté. Si nous n’avions eu aucun soutien extérieur durant ce temps sur nos facultés mentales et notre valeur morale, nous nous serions tuée. Le support des thérapeutes qui validaient nos dénonciations de violence et nos capacités réflexives nous ont aussi beaucoup aidée. L’asile dans l’asile, ce sont les ateliers thérapeutiques et les consultations en privé avec les psychologues.

Nous relèverons encore deux (dys)fonctionnements terriblement pervers subis par le patient et confirmés par les infirmières elles-mêmes : le ricochet et la méthode paradoxale. Le ricochet se définit par la provocation volontaire du patient par une humiliation ou une interdiction sans sens. Celui-ci voit ensuite sa réaction défensive bien légitime intégrée dans sa maladie et légitimant donc sa « stupidité » ou son « incapacité à gérer ses émotions ». Cette technique a eu sur nous des effets dévastateurs. Par exemple, soudainement, on nous interdisait de parler à un patient ou à l’autre alors que nous étions proches et que notre psychiatre nous avait encouragé à le faire. Devant notre étonnement ou notre colère, la sanction arrivait immédiatement pour confirmer notre statut d’hystérique. Étant en plus en train de travailler notre mémoire traumatique, liée aux violences subies toute notre vie, nous étions encore plus sensible à ce genre de perversion morale. Il nous était alors interdit de pleurer, de bouder, de râler, bref, de nous exprimer. Cette technique est une abomination mentale, une torture. Elle encourage et provoque l’expression des émotions du patient pour mieux la sanctionner.

Les staffs infirmiers se vantent aussi de la méthode « paradoxale » qui consiste à dire deux choses contradictoires au patient dans un très court intervalle de temps. Nous avons connu cela à plusieurs reprises. Ainsi, on nous convoquait dans le bureau infirmier, nous devions nous exprimer sur l’éventualité d’une rupture de couple et l’infirmière nous disait que nous avions bien raison de quitter cette personne et que c’était difficile (empathie simulée) mais nécessaire, que le staff nous soutiendrait. Dix minutes plus tard, nous étions convoquée à nouveau et on nous disait tout l’inverse, que nous étions stupide, qu’il fallait rester en couple, que nous étions nulle dans nos décisions et que nous faisions tout de travers en nous apitoyant sur notre sort et que le staff infirmier n’avait pas à nous soutenir. Et ce, de la bouche de la même personne. Cela nous semble d’une violence extrême et totalement inefficace mais cela fait partie de la méthode de soin, comme nous confia un infirmier : « On fait exprès de donner des informations contradictoires au patient comme cela il trouvera mieux la réponse en lui-même et ne l’attendra pas de nous ». Si l’idée n’est pas mauvaise en soi, la malveillance avec laquelle elle est appliquée ne permet en aucun cas d’aider quelqu’un à prendre une décision. Nous avons réconforté des dizaines de patients qui venaient de subir « le ricochet » et « l’intervention paradoxale », totalement perdus, humiliés et proches du suicide.

Ajoutons enfin l’incohérence totale des horaires et leur changement totalement aléatoire, privant régulièrement les patients de leurs ateliers thérapeutiques ou de leurs rendez-vous médicaux. Bref, avec l’ensemble des techniques explicitées dans ce point, on comprendra aisément que l’institution totalitaire désire briser totalement l’individu tel qu’il est entré dans l’institution. Elle brisera ainsi toute sa personnalité, ses valeurs, ses croyances, toute forme d’indépendance et d’autonomie ainsi que son libre arbitre et toute forme de rapports sociaux normaux. La seule règle en vigueur est la soumission et la crainte, dans l’angoisse de la sanction. L’individu est dépossédé de lui-même et de ce qui lui était jusque là accordé : la liberté.
Injonction paradoxale, double-bind, double contrainteIl est complexe de percevoir la portée psychique dévastatrice de cette violente dépersonnalisation et de ce viol du moi sans l’avoir vécu. Lorsque que nous avons commencé à pouvoir sortir de l’institution, aller au supermarché relevait de l’exploit tant nous avions honte de nous-mêmes, honte de notre identité écrasée, morcelée, salie, nulle, mauvaise. Nous ne savions plus qui nous étions. Nous étions stigmatisée à jamais comme « malade mentale ». Il nous a fallu des mois pour reprendre une vie normale et autonome et une estime de nous-mêmes correcte. La perversion de l’institution totalitaire se situant précisément dans le reproche systématique de notre manque d’autonomie et de prise de décision. Comment le patient pourrait-il développer ce genre de capacités dans un milieu qui le détruit psychiquement ? Beaucoup de patients n’arriveront dès lors jamais à quitter l’institution car ils sont trop mortifiés intérieurement. L’inversion perverse des situations leur faisant bien sûr porter l’entière responsabilité de leur propre mortification.
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V. Stratégies de survie en hôpital psychiatrique et identité de groupe


a. De l’identité de groupe de reclus


La vie en institution totalitaire nécessite bien sûr des adaptations par les acteurs sociaux. Pour survivre en milieu hostile, l’acteur social stratégique met au point des actions pour vivre au mieux dans ces conditions. Pourtant, toute stratégie de survie mise au point par les reclus, et même parfois encouragée par le personnel, sera perçue in fine comme un indice de la maladie mentale, alors qu’il s’agit simplement d’un acte rationnel (au sens de l’agir rationnel de l’acteur social) (10)

Les reclus arrivent en effet dans l’institution totalitaire avec un vécu, des valeurs, et une culture jugée normale jusqu’à leur admission. Ensuite, ils seront forcés d’admettre que cette culture était fausse et va devoir être corrigée. Nous vivons donc une sorte d’acculturation. Nous sommes en plus coupés et isolés de l’actualisation de notre socialisation extérieure. Si le séjour se prolonge, le détenu finira par être « déculturé » et ne pourra pas se réinsérer dans la vie sociale extérieure. Ce cas est arrivé à de nombreux patients rencontrés. Ils sont devenus incapables de vivre à l’extérieur, sans l’aide de l’hôpital psychiatrique. Détruits, mortifiés, certains y passent donc toute leur vie, d’autres y viennent régulièrement, dans une dépendance psychique et affective, encouragée par le personnel, qui en même temps leur reproche de ne pas savoir se débrouiller seuls à l’extérieur et d’être « des assistés chroniques ».

Cette acculturation se traduit aussi par le fait que la seule identité sociale existante est celle de détenu. Un nouveau système social est donc privilégié comme système de référence : la famille de détenus. Ce groupe social particulier, souvent lié à chaque pavillon, devient l’unité sociale de base et nous avons l’obligation de nous y intégrer. Peu importe que nous nous fassions violenter ou non par l’un ou l’autre. Hommes et femmes sont mis dans le même sac, agresseurs et victimes également. Meurtriers même parfois. Devant un homme qui avait tué sa femme, avec lequel nous refusions de lier une amitié, cela nous a été reproché par de nombreux patients. « Ici on a tous fait quelque chose de mal , tu dois oublier les notions extérieurs de Bien et de Mal ». Nous sommes bien contentes d’avoir réussi à garder notre sens moral et notre jugement. Nous avons donc joué la comédie pour ne plus recevoir de remontrance. La comédie étant la stratégie la plus utile en ce monde de reclus.

Une autre stratégie pour nous fondre dans la masse, imposée par l’institution est l’utilisation de surnoms entre détenus. Ces nouveaux noms donnés par la communauté des reclus montrent que nous sommes tous « du même moule », peu importe nos différences socio-culturelles et nos pathologies. Elles doivent être effacées. Nous sommes « les patients ». Nous devons tous nous entendre et nous comporter comme si nous étions tous amis, il nous est reproché lorsque nous gardons nos distances avec un patient, mais aussi lorsque nous créons des liens d’amitié réels. Nous vivons comme un groupe homogène qui partage tout. Les visites des proches sont publiques. Il n’y pas de lieu intime pour parler avec ses proches car il n’existe pas de cafétéria hors des pavillons. Les infirmières et les autres patients surveillent les visites. Il est possible de s’extraire à cela en allant promener au dehors mais cela reste des moments volés, rapides, sans confort. C’est une très lourde souffrance. Toutes les émotions sont visibles à tous, voir sa famille ou ses amis est très émotionnellement difficile lorsqu’on est privé de tout contact extérieur et les autres patients jouissent du spectacle des effondrements, des disputes conjugales, des disputes familiales…, y compris devant des enfants en bas âge qui assistent à ces scènes. Nous fûmes souvent révoltées devant tant de cruauté. Ayant coupé les ponts avec notre famille, le jour des visites était pour nous un supplice et plusieurs patients en jouaient en nous faisant participer à leur rencontre familiale. Nous avons mis du temps à comprendre la perversité de ce processus et nous avons fui le pavillon ce jour maudit du mercredi. La confession publique est monnaie courante, chacun pouvant en profiter, certains patients s’asseyant même à la table ou elle a lieu entre un patient et son interlocuteur. Ces conflits, discussions, seront ensuite disséminés partout dans l’hôpital entre patients et entre le personnel et deviendront un « récit collectif ». Notre récit de vie personnel nous échappe autant que notre identité. Le reclus n’est plus rien, il est à la disposition de l’institution, tout comme son vécu, familial, privé, identitaire.

Privé de son milieu, mortifié, le patient devient rapidement un numéro. Nous parlons entre nous juste avec nos prénoms et notre unité. « P5 », « P4 »…nous devenons des numéros. La perversité du système s’étalant jusque dans la logique du nom : les infirmière nous appellent par notre nom de famille, mais il est interdit aux patients de connaître le nom de famille des autres…alors que les listes de charge de vaisselle sont faits…avec les noms de famille ! Du coup, plusieurs fois, nous nous ferons haranguer car nous ne savons pas qui est Madame ou Monsieur X, vu que nous ne connaissons que son prénom…Les détenus et le personnel ne doivent pas parler le même langage, cela est interdit.

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CROZIER M., FRIEDBERG. E., L'Acteur et le système(10) CROZIER M., FRIEDBERG. E., L'Acteur et le système, Editions. du Seuil, Paris, 1981

Synthèse théorique de l’« analyse stratégique » développée par les auteurs, cet ouvrage s’est imposé comme une référence dans la littérature sociologique comme auprès des professionnels du management. Nourri de nombreuses études de cas, il étudie les relations de pouvoir et les stratégies qu’élaborent les acteurs au sein des organisations pour en saisir les logiques sous-jacentes et en délimiter les "zones d’incertitude", ces interstices où les enjeux interpersonnels prennent le pas sur la rationalité du système.
Domination Oba
"En tant que femme, on comprend très vite qu’accepter les avances d’un des leaders d’un groupe ou se placer sous sa protection amènera à certains avantages et protections, et à de grands risques si on ne le fait pas."

Chez les Yoruba, l'Oba exerçait un pouvoir absolu qui était limité par le pouvoir quasi égal des anciens regroupés dans la société Ogboni. Photo : Galerie Bruno Mignot sur www.bruno-mignot.com

b. De la violence et de la solidarité entre reclus


L’arrivée d’un nouveau patient dans le groupe, solidaire, n’est pas simple. Ainsi que le dit Goffman, « lorsque les nouveaux arrivants sont susceptibles de jouer un rôle dans le système d’adaptation secondaire (ce qui est toujours le cas ndlr) – en tant que nouveaux éléments factieux ou nouveaux objets sexuels – on leur souhaite la bienvenue en accompagnant leur arrivée d’une série de complaisances ou de manoeuvres séductives qui remplacent les privations outrancières habituelles » (3). En tant que femme, on comprend très vite qu’accepter les avances d’un des leaders d’un groupe ou se placer sous sa protection amènera à certains avantages et protections, et à de grands risques si on ne le fait pas. La solidarité interne du groupe compte plus que tout car elle seule permet de survivre à l’oppression du système psychiatrique. Etre rejeté du groupe de patients est le pire châtiment qu’on peut subir dans cet endroit hostile. Le groupe de reclus baptisé « P5 » vit donc comme tout groupe humain, avec alliances, conflits, trahisons. L’oisiveté et l’enfermement ainsi que la mortification attisent les émotions et les conflits. De nombreuses violences sont donc à l’oeuvre entre patients, dont, bien sûr, celles liées à la domination masculine. Nous y reviendrons. Les patients se disputent, se frappent, s’insultent. Tout ça est considéré comme normal par le personnel, regardant les reclus comme un groupe d’enfants immatures. Nous sommes intervenues à de nombreuses reprises pour faire du travail de médiation entre patients, qui a globalement bien porté ses fruits. Et nous a permis de nous construire l’identité de « la psy des patients » ou « la pacificatrice ». Cela nous a assuré une sécurité très enviable dans l’institution, notamment du point de vue des violences sexuelles.

Face à la violence du personnel, le groupe de patients doit subir et ne rien dire, sous peine de représailles immédiates (punitions, humiliations). Nous fûmes souvent témoin de violences à l’égard d’autres patients et patientes et notre position de nous interdisait tout acte. Nous avons tenté d’agir plusieurs fois mais directement nous nous sommes fait remettre à notre place, car nous nous mêlions « de ce qui ne me regardait pas ». Ainsi, une patiente âgée se jetait par terre régulièrement, et il nous était interdit de la relever…une autre patiente, très malade, faisait des malaises et il nous était pareillement interdit de la relever… nous l’avons tout de même fait voyant son état de santé se dégrader. Souvent, nous passions outre la peur de l’institution, et agissions tout de même, car la force de résilience était la plus forte. Cette force est un phénomène intéressant à étudier et surtout, une bulle d’espoir dans nos vies de reclus. Entre patients naît parfois une solidarité incroyable. Hommes et femmes confondus. Nous voulons insister sur cet aspect positif de l’être humain mis en condition de survie. Si par moment, il en profite pour user de domination, dans d’autres, il se révèle merveilleusement humain. Ainsi, des chaînes de solidarité se créent. Ceux qui ont accès à l’extérieur amènent des informations, des biens, et parfois sans processus de don-contre-don, juste pour le plaisir de rendre un patient heureux. Et bien sûr aussi pour le bonheur identitaire que cela procure de pouvoir être une personne positive. Ainsi, de nombreux soulèvements de groupe voient le jour. Tous les patients se soulèvent en même temps contre un psychiatre, contre une infirmière. Cette simple solidarité dans un milieu hostile est extrêmement réconfortante. La solidarité permet aussi de passer outre les règlements. Nous aidions nous-mêmes les patients soi-disant « comédiens », en les portant, les relevant. Les malades, les handicapés, les reclus des reclus…. sont à la fois violentés et à la fois aidés.
Mad-pride
"Entre patients naît parfois une solidarité incroyable. Hommes et femmes confondus."

Illustration : Affiche pour la Mad-Pride de Sydney, 2014

Un autre point intéressant est la révolte collective qui survient parfois spontanément via « le chahut ». Le chahut est ainsi la façon la plus visible de révolte, lorsqu’une solidarité suffisante existe dans le groupe de détenus. Pour une fois, nous montrons notre supériorité numérique et nous montrons également que nous sommes capables de nous exprimer. Nous vécûmes ainsi plusieurs chahuts collectifs. En tant qu’être humain, ces quelques minutes de liberté retrouvée nous ont permis en effet de tenir sous le joug de l’oppression et de ressentir la complicité entre les membres du groupe CONTRE le personnel. Ensuite, le récit collectif du chahut devient partie intégrante de l’identité du groupe des patients et fait l’objet d’une transmission collective. Nous aimions ainsi nous rappeler des chansons créées à partir de tics verbaux, ou de grands moments pendant la coupe du monde où, malgré l’interdiction de faire du bruit, de nombreux patients (dont nous-mêmes) avions pu crier notre joie et faire « la fête » dans l’espace commun du pavillon. A noter que certains membres du personnel, les plus enclins à l’empathie, se sont parfois joints à nos chahuts. Ces personnes montraient ainsi leur compréhension envers notre enfermement et étaient, par la suite, beaucoup mieux considérées par les patients. Le soutien entre patients est en général très fort et il n’était pas rare que des patients, dont moi-même, prennent la défense devant le personnel d’un patient jugé injustement. D’autres patients le firent également pour moi et la gratitude éprouvée à cet instant, sachant les risques de sanctions encourues par eux, fût énorme. Là est un point extrêmement positif que nous retenons. En situation d’autorité totale, tous soumis à des diktats surréalistes, privés des besoins élémentaires et de liberté, se crée une solidarité que rien ne peut rompre. Elle disparaîtra à la sortie de l’hôpital, mais elle a existé. Et c’est cette essence profondément humaine et humaniste qui bien des fois nous a réconfortée.

Bien sûr, en prenant la défense d’un autre patient, le défenseur peut « monter en grade » dans le groupe. Mais cela est complexe car il pourrait tout aussi bien se faire accuser d’avoir empiré la situation, d’avoir collectivement impliqué le groupe, et donc, rétrograder dans la hiérarchie. Cette micro-société ultra complexe vit tout intensément, et souvent par narration des faits. Il arrive dès lors que le groupe se divise entre les « pros » et les « contre », pour se ressouder quelques jours plus tard, car la temporalité est différente. Il se passe tant de choses point de vue émotionnel (et plutôt rien point de vue réel) que les querelles sont très vite effacées pour refaire front, ensemble, au personnel. Cela reste l’objectif numéro un des patients, les querelles privées ou concernant un patient, restent en effet secondaires et éphémères face à la lutte constante contre l’oppression. Nous n’avons pu nous empêcher de penser plusieurs fois aux situations de guerre où des prisonniers, soudainement, prenaient le risque de se faire tuer pour en défendre un autre. Il y avait de cela dans certains actes que nous nommerons « héroïques ». Par exemple, des patients peuvent s’insurger contre le fait qu’on mette quelqu’un à l’isolation, parlementer, défendre le « fautif », ou même se faire accuser à sa place. Nous sommes heureuse d’avoir pu vivre ces moments car nous pensons qu’ils n’existent qu’en des milieux totalitaires très spécifiques et sont peu souvent observables. Le type de lien social existant entre reclus est d’une qualité émotionnelle rare. La lutte contre un ennemi commun rassemble les esprits humains (du moins la plupart d’entre eux) dans une solidarité qui est rare à voir, avec des actes forts et dangereux posés, et pas simplement un discours idéalisé.
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Nous avons mis un point d’honneur à nous conduire selon notre morale et ne jamais accepter celle de l’hôpital. Ainsi, nous nous sommes placées en position de défenseuse des femmes violentées et les femmes le savaient et pouvaient venir nous voir. Nous avons décidé cela après une ultime scène de violence où une jeune fille handicapée mentale, victime de viol prémédité par un patient violeur récidiviste du P4, revenait en hurlant de la forêt. Nous avons fait taire les remarques « elle l’a bien mérité » et remis le monde à l’endroit auprès des patientes. Les policiers sont arrivés sous peu et ont relâché bien sûr l’agresseur… Le sentiment d’impuissance en ces moments est terrifiant. Et très culpabilisant. Par la suite, ayant assisté à d’autres violences graves commises sur des patientes par le personnel, dont un psychiatre particulièrement violent envers les femmes, nous avons témoigné systématiquement par écrit à la médiatrice toute violence survenue. Nous avons à ce sujet eu beaucoup de critiques de la part du personnel. Par contre, du côté des patients, nous avons reçu un accueil plus que favorable. Et il n’est pas rare de constater la solidarité entre patients dans les témoignages contre le personnel et les médecins.

Ainsi, le cas de cette patiente, Sophie. Sophie a 45 ans, et est au pavillon de semaine en très mauvais état psychique après diverses agressions sexuelles. Elle reçoit un matin des SMS et des coups de fils vengeurs de son ancien violeur. En pleine mémoire traumatique, terrorisée, elle tente de se suicider par médicaments derrière le pavillon, puis ose aller dire aux infirmières qu’elle a besoin de soins et demande à voir un psychiatre. Sans information ni soutien du personnel, Sophie a attendu seule, toute la journée dans la salle commune. Le psychiatre de garde est arrivé à 23 heures en lui disant « vous me cassez les couilles, on ne me dérange pas pour ça. » Ensuite, il a reçu Sophie en public pendant 5 minutes, et l’a maltraitée verbalement. Plusieurs patients ont assisté à la scène et ont soutenu Sophie, pendant et après. Une action a été intentée contre le médecin avec nos témoignages écrits. La seule réelle solidarité humaine vient des patients eux-mêmes. Et de la médiatrice qui nous recevra et confirmera nos impressions. Nous enverrons plus de dix courriers dénonçant diverses violences. Bien sûr, cela affectera notre carrière de « patient modèle », nous vaudra de nombreuses inimités dans le personnel.

Un jour, une jeune patiente, Nathalie, se confie à nous sur ses envies suicidaires, le lendemain nous apprenons que l’infirmière lui a textuellement dit « réussis-toi la prochaine fois tu ne nous feras plus chier » et qu’elle avait été placée à l’isolement pour 2 jours minimum. Nous avons dénoncé. Mais le sentiment d’impuissance reste, désespérant, en sachant que chaque faux pas vous emprisonne un peu plus dans ledit système. Il faut donc jongler entre notre propre sécurité pour réussir son échappée (plus qu’une « sortie ») et le besoin de garder notre intégrité morale. Nous y sommes plus ou moins arrivées, mais pas sans séquelles. Nous sommes d’accord avec Goffman lorsqu’il dit que « toutes ces agressions (…) affectent sous diverses formes d’altération et de souillure la signification des événements qui touchent immédiatement le reclus, et le rendent dramatiquement impuissant à corroborer la représentation qu’il s’était faite de lui-même. » Garder la représentation de soi intacte est la seule chose à viser.

Notons que la solidarité entre patients est toutefois limitée puisque ils sont tous soumis à l’institution. Les trahisons et les dénonciations au personnel sont monnaie courante en vue d’obtenir des privilèges. La loyauté réelle n’existe pas. L’information et le secret se retrouvent toujours un moment divulgués aux autres malades. Les patients développent donc des tactiques pour survivre à cette vie de groupe compliquée : le repli sur soi total et l’isolement envers le groupe, l’intransigeance (ou lutte permanente contre l’institution et ses violences), l’installation (l’hôpital devient le foyer du patient et son seul point de repère) et enfin, le but ultime de tout cela, la stratégie de conversion (acceptation totale des règles oppressives considérées comme soin). Souvent, les patients mélangent les stratégies, car aucune des conduites n’est tenable seule dans la « carrière de malade ».
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violée à l'hôpital psychiatrique
"Une jeune fille handicapée mentale, victime de viol prémédité par un patient violeur récidiviste du P4, revenait en hurlant de la forêt. Nous avons fait taire les remarques « elle l’a bien mérité » et remis le monde à l’endroit auprès des patientes. Les policiers sont arrivés sous peu et ont relâché bien sûr l’agresseur…"
salle TV hôpital psychiatrique Le Vinatier"La salle de télévision, de sport ou de Snoezelen est une récompense"

Photo : HP Le Vinatier, Lyon








communication
"La ballade du lit psychiatrique" : une opération de communication d'un goût douteux de la part de l'hôpital La Clairière de Bertrix, en Belgique et du "Mouvement pour une psychiatrie démocratique dans le milieu de vie". On sort un "lit" - ça s'appelle comme ça - pour "rapprocher la psychiatrie des lieux de vie".



c. Le système de privilèges et de punitions


Le système de privilège est une réalité dans un groupe social de reclus. Au bout d’un certain temps d’internement, il existe des récompenses accordées au patient en échange de sa soumission mentale et de son obéissance. Par exemple, au bout de quatre mois, nous pouvions nous servir de la machine à café sans demander à une infirmière. Les faveurs sont toujours les choses que nous avions le droit de faire à l’extérieur et qui paraissent dénuées de sens, mais qui, pour quelqu’un qui en est privé, est symboliquement très important… Malheureusement, qui dit récompenses dit punition lorsqu’on refuse de se soumettre à un avis infirmier. Les récompenses en général sont liées à accélérer la sortie, les punitions, à la rallonger.

Nous avons à ce propos vécu de graves violences de la part de deux assistantes sociales qui estimaient que nous mentions sur notre situation. L’une d’elle nous a jeté dehors du pavillon en hurlant de colère « Foutez le camp d’ici, les gens qui pleurent je les hais, vous n’avez pas le droit de venir ici, je ne veux plus jamais vous voir, dégagez et ne revenez pas »…et sa collège de renchérir « Vous simulez, et vous allez chouiner chez la psychologue sur ce que je vous ai dit, vous n’êtes qu’une manipulatrice, vous ne méritez pas d’aide, la police allez-y à pieds, je ne vous aiderai pas, et ne me demandez pas de vous y conduire. » Quelque temps plus tard, la même assistante sociale, sous la contrainte, nous conduisit pour déposer notre plainte contre des anciens propriétaires… et nous menaça ouvertement « Je perds mon temps à vous conduire, je fais ça une fois, vous entendez, une fois, à perdre mon temps, ne m’emmerdez plus jamais et n’espérez plus jamais de votre vie qu’on vous aide, vous n’avez pas droit à cette aide, vous mentez »…Devant notre silence et nos larmes… elle a fini par se taire. Que pouvions-nous dire… nous avons subi ce trajet dans un état traumatique total et n’avons pas réussi à parler correctement aux policiers car l’assistante sociale nous a menacé également « Et je viendrai avec vous, j’écouterai tout ce que vous dites, vous n’avez pas intérêt à mentir et à chouiner comme à votre habitude et à tout déformer, faites bien attention à vous sinon… »... Que de violence alors que nous étions simplement arrivée un jour en pleurant devant notre psychologue, découragée par un procès perdu d’avance et par le manque d’écoute reçu au Pavillon. Par la suite, nous avons changé de stratégie et ne racontions plus rien à notre psychologue… nous tournant vers la médiatrice. Une phrase de notre psychologue nous a terriblement peinée « Pour finir je vais croire que les autres ont raison, vous ne faites que dire ce qui ne va pas en consultation, mais bon il y a bien des choses qui vont non, vous déformez tout »…. Cette phrase issue de la personne en qui nous avions confiance nous a démolie plus que la tirade de l’assistante sociale. Voyant cette personne une heure à peine par semaine, nous n’avons même pas compris tout de suite le sens de ce reproche. On ne va en général pas chez le psychologue (à l’intérieur ou à l’extérieur d’un asile) pour lui parler de ce qui va dans notre vie, il nous semble. Ou alors nous n’avons rien compris. Surtout que nous avons souvent eu le reproche inverse, de dire que tout allait bien alors que c’était faux. Une fois encore, la seule personne-ressource en qui nous avions confiance prouva son allégeance au système. Le patient doit être parfait et aller mieux. Nous comprenons que cette personne a fait de son mieux, n’ayant aucun choix vu que son soutien à notre cause la mettait en danger professionnellement. Il nous reste un réel trauma de ces moments difficiles.

Afin d’approfondir le sujet des récompenses et des punitions, les lieux sont aussi classés en punitifs et en lieux de récompense. La salle de télévision, de sport ou de Snoezelen est une récompense. La cantine est une punition. La plupart des punitions consistent à retirer des droits que les autres patients ont : regarder la télévision, avoir des visites, pouvoir sortir le weekend. La punition suprême, agitée sous le nez des patients « rebelles » est celle du pavillon Sept. Ce pavillon est un lieu dangereux et fermé, car renfermant des criminels. Les sorties en sont interdites et les repas pris à l’intérieur. Au cours de notre observation, nous avons cependant rencontré des patients issus du fameux pavillon qui relatèrent que les gens étaient bien moins horribles que raconté. Le mythe du pavillon Sept comme punition suprême est comme tous les mythes destinés à faire peur aux enfants, créé de toutes pièces dans le but d’effrayer et d’interdire un comportement. Certains patients dudit pavillon participaient d’ailleurs à des ateliers thérapeutiques.

Dans le système de privilèges, la hiérarchie se dessine aussi dans le groupe de patients : certains peuvent librement dealer du cannabis et de l’héroïne, alors que d’autres devront passer deux jours en isolement pour avoir bu deux verres de vin rouge lors d’une sortie. Certains peuvent se battre et frapper les autres alors que d’autres finiront au cabanon pour une gifle ou un mot grossier…Il n’y a aucune logique dans les récompenses et les punitions soumises au système du privilège. Il faudrait des années d’observation pour se consacrer à ce phénomène. Notons que les plaintes des hommes sont beaucoup plus vite écoutées. Ils disposent clairement d’un privilège d’attention. Par exemple, un homme ayant été violé par des hommes a refusé la chambre commune et a fait un scandale pour les douches mixtes… il a été de suite entendu et mis en chambre particulière. Aucune femme violée n’a osé se plaindre de cela, et avoir une chambre particulière nous a demandé des semaines de négociations et d’humiliations diverses à subir pour l’obtenir.

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VI. La violence faite aux femmes en institution totalitaire psychiatrique


Si, nous l’avons vu, l’institution totalitaire violente les individus, les femmes vivent des violences spécifiques que ne doivent pas endurer les hommes. Nous allons ici tenter de les lister d’après nos observations. La logique commune de ces violences est qu’elles sont liées à la domination masculine régnant dans l’hôpital, en tout lieu et en tout temps, tant du côté des patients que des soignants. Nous reprenons donc la définition de Bourdieu lorsqu’il explique que la domination masculine, est invisible et inconsciemment reproduite car « l’effet de la domination symbolique s’exerce à travers les schémas de perception, d’appréciation et d’action qui sont constitutifs des habitus et qui fondent, en deça des décisions de la conscience et des contrôles de la volonté, une relation de connaissance profondément obscure d’elle-même.“ (11) Patients et personnel soignants ne sont donc absolument pas conscient des stéréotypes de genre et des violences qu’ils véhiculent. En tout cas, cela demande une prise de conscience qu’ils n’ont pas envie, nous l’avons vu, de faire. Les patients mâles s’efforcent en tous points de correspondre au schéma de la virilité classique, surtout qu’ils doivent affirmer leur identité mortifiée. La virilité est donc tout ce qu‘il leur reste et ils le revendiquent clairement. L’identité virile, selon Bourdieu,“est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. » (11)

a. La domination masculine chez les patients


La violence envers les femmes en tant que patiente est assez terrible. Dès notre arrivée, nous avons donc pu constater la mixité des espaces de toilette ainsi que leur saleté, exiguité et surtout leur insuffisance numéraire. Cette situation entraîne des violences machistes quotidiennes. Les remarques à la sortie de la douche, les insinuations "quand est-ce que tu viens prendre un bain avec moi je t’attends"… “Si tu ne fermes pas la porte à clé je viendrai te retrouver“, etc. Nous avons en effet connaissance de certaines patientes qui n’osaient pas fermer les portes à clé, suite à un trauma, et qui vivaient dans l’angoisse qu’un homme vienne les déranger ou les agresser. Même si cela n’est jamais arrivé, les menaces et les moqueries ont été suffisantes pour que nous mêmes regardions à deux fois le loquet de la porte de la douche et du WC. Le point sur lequel nous aimerions insister, au-delà de cette mixité imposée des sanitaires est leur disposition. Il aurait été possible de réaliser des toilettes mixtes où la vision des hommes urinant n’était pas obligatoire. Malheureusement, ce n’est pas le cas. Les patientes doivent voir les hommes uriner, sans possibilité de faire autrement, car la porte s’ouvre sur les urinoirs. Nous avons donc du voir plusieurs fois des hommes montrer leur sexe en se vantant… ou même parfois sans le faire exprès… D’autre part, les toilettes mixtes imposent que les hommes aillent systématiquement déféquer dans les toilettes fermées, les femmes n’ayant donc qu’à supporter systématiquement la saleté liée et les odeurs, sans compter les bruits de certains. Le manque d’intimité est déjà suffisamment insupportable sans y rajouter cette sournoise domination masculine sur nos corps lors des besoins primaires de toilette et d’uriner.

Comme nous l’avons mentionné, de nombreuses patientes souffrent de constipation et de cystites car elles n’arrivent tout simplement pas à utiliser ces toilettes. Nous étions obligées de nous boucher les oreilles et de nous dissocier afin de pouvoir uriner également tant la situation été stressante. Surtout pour les victimes d’abus sexuels, qui étaient la majorité des femmes présentes dans le pavillon. Concernant les douches, pareillement, la conception a été faite de telle manière qu’on ne sait pas s’y habiller. Pourquoi? Cela oblige les patientes à traverser les couloirs en petite tenue, voire nue, ou de supporter les habits mouillés… enfin bref, pourquoi cette violence supplémentaire dont bien sûr, les hommes ne se plaignent pas puisqu’ils peuvent se promener en slip sans recevoir de remarques.

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Pierre Bourdieu, 1930-2002 La domination masculine
(11) Pierre Bourdieu, 1930-2002 "La domination masculine", Editions du Seuil, Paris, 1998
De toutes nos observations, nous retenons que la position sociale des femmes en milieu psychiatrique est celle de proie et de marchandise.

D’abord de proie, car à tout moment, et dans les espaces, même les plus publics (ou privés), les hommes sont là pour vous rappeler votre condition d’objet sexuel. Remarques sur les vêtements, sur votre corps, harcèlement sexuel constant (parfois même envers les infirmières). De nombreux groupes de jeunes hommes du pavillon des addictions sont ainsi installés sur les bancs dans le parc reliant les divers pavillons. Impossible d’échapper aux remarques sexistes sur nos vêtements, notre attitude. Un jour ainsi, allant fumer une cigarette dehors au self, nous nous fîmes insulter par toute une bande de patients car „tu pourrais sourire connasse ça te couterait pas plus cher“. Ce à quoi nous avons répondu sèchement que nous n‘étions pas ici pour sourire et qu’ils avaient intérêt à nous laisser tranquille. Peu habitués à une réponse ou à une contre-agression, ils ont décampé. Malheureusement, de nombreuses femmes ne peuvent pas se défendre, et subissent de plein fouet ce harcèlement constant sans pouvoir rien faire. Que ce soit aux ateliers ou dans le parc, ou dans le pavillon il faut supporter tout : les „salopes, connasses, pouffiasses, bitch, grougnasse, grosse pute et eeeeh madmoizeeelle“ quotidiens, les exhibitions de sexe ou de fesses masculines quand c’est possible, les plaisanteries sexuelles et graveleuses, humiliantes, dénigrantes… Nous sommes des proies sexuelles possibles pour chaque patient, et ils nous le font bien comprendre. L’attitude du personnel soignant (pas des psychologues) face à cela est complètement ahurissante dans sa non-intervention. La dimension de violence sexuelle est totalement niée.

Ainsi, un patient violeur (nous le savions) passait près de nous en permanence en émettant des bruits évocateurs d’ébats sexuels. Dégoûtée au plus haut point, nous allâmes nous en plaindre aux infirmières. Pour toute réponse nous obtînmes „C’est sa pathologie, il faut le supporter comme cela“. Pour de nombreuses infirmières, être violent, être violeur, fait partie d’une pathologie… symétrique à une dépression et surtout, cela n’a rien à voir avec un comportement spécifique aux hommes. Alors que les femmes, bien sûr, doivent contrôler leurs émotions ou pathologies, les hommes, sont, les pauvres, soumis à leurs incontrôlables pulsions naturelles. Le discours Freudien est tellement intégré que rares sont les personnes à le remettre en question. Ainsi, nous sommes allées trouver ce patient de 65 ans, obèse et très négligé…et lui avons dit de manière assertive que cette attitude nous dégoûtait et que nous souhaitions qu’il arrête cela immédiatement. Il a directement cessé d’émettre ces bruits dégoûtants et de nombreuses patientes sont venues nous remercier. Les femmes vivent dans la peur des patients masculins et n’osent rien leur dire car leur violence est considérée comme normale. A l’inverse, toute femme qui fait une réflexion de ce genre à un homme sera réprimandée. Une patiente borderline dit ainsi un jour à un homme qu’il lui plaisait et fût convoquée immédiatement au bureau des infirmières et dût s’excuser… Deux poids deux mesures pour les hommes et les femmes. Seules certaines psychologues remettent les hommes à leur place et les recadrent sur leurs réflexions sexistes. Par contre, sur leurs réflexions racistes, elles ne disent même rien. Nous fûmes horrifiées d’entendre certains discours tenus dans les ateliers thérapeutiques.

Notons que le fait de mélanger les agresseurs et les victimes de violences sexuelles nous paraît des plus malsains. Comment une victime pourrait-elle aller mieux en étant en situation de danger permanent, réel ou possible? Au départ, nous ne pouvions fermer l’oeil de la nuit tant nous étions terrorisées par certains patients (qui disaient ouvertement avoir violenté leur femme). La situation était encore pire dans le pavillon de semaine où nous étions seuls la nuit. Seul un veilleur de nuit effectuait des rondes… bref il n’y avait AUCUN moyen d’appeler à l’aide au cas où quelque chose se passerait. Rétrospectivement, cela nous effraie encore plus. Bien sûr, les femmes qui angoissent à ce sujet sont traitées d’hystériques et leur ressenti tout à fait normal est dénié.
Abus sexuels en psychiatrie, non intervention des infirmiers
"L’attitude du personnel soignant (pas des psychologues) face à cela est complètement ahurissante dans sa non-intervention"



Le discours Freudien est tellement intégré que rares sont les personnes à le remettre en question"Le discours Freudien est tellement intégré que rares sont les personnes à le remettre en question"
La formation des couples est une autre des violences masculines imposée à toutes dans l’hôpital entre les patients. Dès qu’une nouvelle patiente arrive, elle fait l’objet de convoitise et de remarques et invitations sexuelles. Certaines y cèdent et finissent en couple, dans le plus pur attachement traumatique.(12)  Il s’agit souvent de très jeunes filles victimes d’abus répétés, qui se sentent obligées de sortir avec des hommes plus âgés pour bénéficier de leur protection contre les autres agresseurs. Nous avons recueilli le témoignage de plusieurs d’entre elles. Nous donnons celui de Sophie, 17 ans, victime d’inceste depuis son plus jeune âge. „Il a tellement insisté tu vois, Pierre (ndlr : 52 ans). Oui je le trouve moche mais il est gentil. Moi je ne voulais que d’une amitié, tu vois, qu’il me protège des autres qui essaient tout le temps de me choper dans les couloirs. Mais bon il a bien fallu que je cède, alors j’ai bu beaucoup et j’ai fumé des joints pour supporter. Le pire c’est qu’il croit que j’adore ça mais moi il me dégoûte j’ai vomi tout le lendemain. Mais bon au moins, je suis protégée, je peux me promener tranquillement dans l’hôpital, si quelqu’un me touche il leur casse la gueule“…La pauvre Sophie ignorait que le brave Pierre allait la refiler à son meilleur ami une fois leur relation finie… sans même lui demander son avis. Car nous sommes, avant tout, des marchandises. Nous prenons place dans le système des privilèges masculins. Notre soi-disant protection contre les prédateurs échangée contre le sexe sont en fait une violence et un mensonge de plus.
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Lire l'article de Muriel Salmona sur Neptune(12) Nous nous référons ici au concept d’attachement traumatique tel que décrit par Muriel Salmona dans son article sur les psycho-traumatismes dus aux agressions sexuelles



Dernière édition par Neptune le 11/5/2017, 19:07, édité 1 fois

La cage eaux fous Hubert Prolongeau(13) PROLONGEAU Hubert, La cage aux fous, Editions Libio, Paris, 2002.



Acheter une femme avec une cigarette"Ainsi, deux hommes du pavillon des addictions nous expliquaient leur tableau de critères pour noter les femmes… en terminant par le prix, équivalant à autant de cigarettes qu’ils seraient prêts à payer"
Nous sommes donc des marchandises. Comme l’a observé Hubert Prolongeau en seulement quatre jours (!) d’hospitalisation en psychiatrie (13), les femmes sont considérées par les patients comme des biens de consommation, identiques aux cigarettes. Il avait observé que les patients cotaient les femmes en calculant le nombre de cigarettes qu’elles valaient. Nous avons pu observer des comportements identiques. Ainsi, deux hommes du pavillon des addictions nous expliquaient leur tableau de critères pour noter les femmes… en terminant par le prix, équivalant à autant de cigarettes qu’ils seraient prêts à payer. Entre eux, les hommes discutent de la „baisabilité“ des femmes. Quand une leur dit non, ils en font toute une histoire et se victimisent… avant d’aller en chercher une autre. Nous avons été ainsi harcelée par un patient particulièrement pénible, qui, au vu de nos refus, nous insulta et fit en outre courir le bruit qu’il nous violerait lorsqu’il le voudrait. Voilà le genre de propos entendus quotidiennement par les femmes. Par moment, nous avions l’impression d’être dans un grand système prostitutionnel. Il y avait les macs (les leaders des patients), qui autorisaient ou non les relations sexuelles avec leurs „filles“… et tout ça sous l’oeil du personnel qui ne disait rien du tout. Et même pire, certains infirmiers profitent allègrement du système mis en place et piochent à l’envi dans le „troupeau de patientes“ ou distribuent des préservatifs (fait confirmé également par H. Prolongeau). Car avant d’être des soignants, ils sont des hommes, et imposent leur violence en tant que tels. Et cela n’est pas sanctionné par l’institution mais vu comme normal. Les couples infirmiers-patients sont tout à fait tolérés à notre grande surprise.

Un jour, très en colère contre ces patients, nous sommes allés les trouver et leur avons demandé s‘ils n’avaient pas honte d’utiliser les femmes qui viennent ici pour être soignées et non pour être traitées comme des marchandises. Nous fûmes étonnées de leur réponse, car non seulement ces hommes connaissaient très bien le fonctionnement de la mémoire traumatique, mais en plus, ils s’en vantaient. Nous citons, ici, Joseph, 65 ans, “On les repère vite hein ces filles-là, les petites jeunes qui ont été bien traumatisées. Elles se laissent faire facilement. Alors écoute hein, on va pas aller se casser le cul à devoir séduire quelqu’un alors que y‘ a des connes qui ouvrent les jambes facilement parce qu’elles ont été traumatisées plus jeunes et qu’elles ont l’habitude. On a des besoins nous, faut bien les satisfaire, tu ne peux pas comprendre.“ Notre rage fût telle que nous avons quitté la conversation. Ces hommes, issus de tous les milieux et de toutes les classes agissent donc en pleine conscience de l’état de faiblesse des femmes. Ils se considèrent comme des prédateurs et en sont fiers. Ils en tirent même une composante identitaire de leur virilité. Ce constat nous a profondément terrifiée et choquée. Nous devions dormir avec ces gens, manger avec eux, nous laver, etc. Nous devions donc „guérir“ en vivant à coté de ces hommes pensant que toutes les femmes leur sont dues et recherchant les failles chez les plus traumatisées pour pouvoir les „baiser“. Si l’asile est un miroir grossissant, il l’est particulièrement pour les rapports de domination entre les sexes. La notion de consentement n’a même pas lieu d’être car „Il suffit d’insister un peu et elles cèdent toujours, et celles qui ne cèdent pas ce sont des coincées“. (Paul, 45 ans).“De toute façon elles s’habillent en putes, alors c’est bien fait qu’on les viole et qu’on les utilise comme des putes, les femmes ici c’est des salopes en puissance, elles adorent ça se faire baiser et nous provoquer tout le temps“ (Carl, 32 ans).

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b. La domination masculine des soignants et soignantes


La violence masculine des soignants n’est malheureusement pas l’apanage des hommes. Les femmes infirmières ne sont pas mieux. Remarques sexistes, invitation à se mettre en couple ou en ménage avec un patient ou l’autre. Nous avons été horrifiées d’assister à des scènes où les infirmières expliquaient que les patientes devaient aider les hommes et les soutenir car ils souffraient… Encore une fois, les stéréotypes sur les femmes „sauveuses“ et à l’écoute des hommes étaient légion. Une patiente se vit ainsi forcée par le personnel d’accueillir chez elle un patient SDF, violent, avec qui elle avait une relation de couple. Personne ne pense aux intérêts des femmes, financiers, moraux et de santé.

La disposition même des pavillons nous fait nous interroger. Est-il logique que le pavillon des dépressifs soit situé à côté du pavillon des addictions où la plupart de la population y est contre son gré afin d’éviter la prison et ne se trouve pas dans une démarche thérapeutique? Les prédateurs viennent essentiellement de ce pavillon et les victimes d’hommes violents sont dans l’autre. Était-ce obligatoire d’accoler ces deux pavillons? Et le pavillon des jeunes, où les prédateurs vont aussi piocher à leur guise dans les filles disponibles, ne pourrait-il pas être situé ailleurs pour plus de protection ? L’organisation sociale même des bâtiments invite à la logique de prostitution et de marchandisation des femmes. C’est en voyant se répéter un schéma identique à au moins cinq reprises que nous en sommes arrivées à cette conclusion. Notre premier psychiatre, féministe, passait son temps personnellement à jeter dehors les „jeunes coqs“ qui venaient ennuyer les patientes du pavillon 5. Mais par la suite il fût envoyé ailleurs et le nouveau psychiatre, masculiniste, permit cela.
Ce psychiatre a lui seul mérite qu’on s’y attarde. Se permettant des remarques sexistes en permanence, jugeant le physique des patientes, leur coupant la parole et les insultant régulièrement, il se permettait aussi de tenter de les séduire ! Nous avons appris qu’il entretenait également des relations sexuelles avec de jeunes infirmières, tout autant victimes que nous de ce système prostitutionnel. Profiter de sa position de psychiatre pour abuser des femmes et de leurs traumas nous paraît être une faute professionnelle très grave et nous l’avons dénoncée à plusieurs reprises à la médiatrice de l’hôpital.

C’est aussi à cause de ce psychiatre qu’une jeune fille mineure, handicapée mentale légère, subit un viol par un des patients (reconnus pour faits de moeurs) du pavillon des addictions. C’est le viol que nous mentionnons plus haut. Aucune protection n’avait été prévue pour cette jeune fille et elle fût dès ses premiers jours la proie des prédateurs sexuels. Pour être protégée elle accepta de sortir avec l’un d’entre eux, qui la viola dans les bois proches de l’hôpital (autre lieu encore une fois insécure et sous la domination masculine). Ce que nous avons pu saisir de l’histoire est terrible. D’un âge mental d’environ 8 ans, elle avait dit à son agresseur qu’“elle voulait bien un bébé avec lui“, sauf que pour elle, cela signifiait un bisou sur la bouche… Entre le non-professionnalisme du psychiatre qui l’avait placée consciemment dans l’aquarium à proies que constitue le pavillon des dépressifs et les remontrances qu’elle a subies de la part des infirmières ("c’est de ta faute tu n’avais qu’à pas lui parler on te l’avait dit"), nous fûmes horrifiée. Ajoutons que la surveillance de la jeune femme avait été demandée… à un patient ayant lui-même assassiné sa femme. Donc, le personnel était tout à fait au courant de ce qui allait arriver, mais n’a rien fait, il a consenti. La police fût appelée et l’homme récidiviste relâché bien sûr puisque la petite avait „donné son consentement“. Nous avons vu tant de cas de viols durant notre séjour de douze mois que nous nous demandons parfois comment nous avons réussi à nous soigner, et surtout, comment les femmes survivent dans ce monde hostile masculin. Et surtout, pourquoi personne ne remet en question ces violences masculines qui empêchent toute thérapie sur la mémoire traumatique d’être efficace puisque les femmes se trouvent dans un lieu non-sécurisé.

Nous avons tenté plusieurs fois d’expliquer les théories de Muriel Salmona au personnel infirmier. Nous fûmes tournée en ridicule et même accusée de nous servir de nos connaissances pour nous victimiser. „Oui c’est ça, cachez vous derrière votre mémoire traumatique pour ne pas avancer“.

A côté de ça, le personnel se mêle de la vie privée, interdit des couples, en pousse d’autres à se former, dans le délire le plus total. Où se trouve la question du bien-être de la patiente dans cet univers ubuesque ? Et c’est vers la fin de notre séjour que nous avons compris pourquoi les toilettes étaient mixtes…suite à des confidences de patients masculins…C’est là qu’ils attrapaient leur proie le plus facilement. Nous ne savons pas si notre cerveau nous a caché cette information pourtant évidente pour survivre ou si cela constitue un tel non-sens thérapeutique que cela ne nous était même pas passé par l’esprit. Mais en effet, une fois les faits intégrés et analysés, la raison de l’existence de ces toilettes et douches mixtes (non surveillées), est bien la continuation de la violation de l’espace, des corps et de la marchandisation des femmes. Puisque les chambres sont non-mixtes, il fallait bien un endroit pour qu‘aient lieu les viols et les divers trafics : drogue, alcool,… Cette conclusion peut avoir l’air dure. Mais elle est réaliste. La peur des femmes est donc totalement justifiée dans ces espaces.

Lorsque nous avons compris cela, nous avons interrogé plusieurs membres du personnel sur les rapports sexuels dans l’institution. Concernant ceux entre patients, ils étaient sûr qu’ils étaient tous consentis et s’ils en l’étaient pas, que cela venait de la pathologie de la patiente (jamais de celle du patient). Nous apprîmes en outre, sans surprise, que la sortie pour se rendre chez les prostituées “ était au programme puisqu’il fallait bien que les pauvres hommes se vident…et que pour les soignants, mieux valait que cela se fasse sur les personnes consentantes que sur les patientes". La vision de la prostitution comme service social est celle entendue à de nombreuses reprises dans le milieu psychiatrique, totalement soumis à la domination totalitaire et masculine.

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Abus sexuels en psychiatrie : en parler et agirAbus sexuels en psychiatrie : en parler et agir

"Profiter de sa position de psychiatre pour abuser des femmes et de leurs traumas nous paraît être une faute professionnelle très grave et nous l’avons dénoncée à plusieurs reprises à la médiatrice de l’hôpital."








Féminisme en psychiatrie
Féminisme en psychiatrie

VII. Conclusion et recommandations


Nous souhaitons conclure cette recherche par le relevé des éléments à améliorer concernant la prise en charge psychiatrique des patientes. En effet, de nombreuses fois, nous avons été interrogées sur le fait de devoir ou non se faire hospitaliser. « Y retourneriez-vous » ? Notre réponse est nuancée. Oui, nous y retournerions lorsque la vie est en danger, lorsqu’il n’ y a pas d’autres solutions, car la société n’a produit que cela pour les personnes dépressives en trouble suicidaire. La présence des hôpitaux psychiatriques est une nécessité vitale. Cependant, de nombreuses choses pourraient éviter aux femmes de subir la violence intégrante à ce milieu.

D’une part, il serait temps que le milieu psychiatrique, et surtout infirmier, se remette en question du point du vue de la violence morale imposée comme soin. La réalisation d’études objective à ce sujet permettrait peut-être d’entériner cette vieille logique du patient « fou » à remodeler et à réintégrer via la mortification de sa personne. Il est bien triste qu’encore aujourd’hui on isole des personnes dépressives dans un lieu de torture et qu’on leur fasse subir des électrochocs. Cela n’est pas normal dans un pays dit « civilisé ». La torture morale et physique infligée aux patients, le déni de leurs émotions et le système de punition et de privilège devraient être abolis totalement. L’institution psychiatrique devrait sortir de son costume totalitaire pour devenir un réel lieu de soin et d’épanouissement. Nous savons que de nombreux soignants tentent de faire changer les choses en ce sens. Cela donne espoir pour l’avenir. Il est intolérable que des êtres humains doivent subir de tels actes sous prétexte d’être soignés.

Concernant la violence spécifiquement faite aux femmes, nous insistons en premier lieu sur la non-mixité obligatoire des lieux de repos et sanitaires, au minimum. Le droit à la sécurité physique nous paraît devoir être respecté et il ne l’est pas tant que la culture du viol règne en maître dans ces institutions, comme partout ailleurs dans la société. Et si cette non-mixité n’est pas possible, que les soignants au minimum soient conscients des risques sexuels encourus à tout moment par les patientes. Le personnel médical doit absolument sortir du déni total de cette violence. La réflexion autour des logiques de construction des pavillons, des sanitaires et de la répartition des patients doivent passer par ce filtre, sinon la violence sexuelle ne peut diminuer. Lorsque nous avons évoqué ces pistes avec des soignants, nous nous sommes heurtées au déni et bien sûr au fait que nous exagérions les faits. Mais les faits sont là. Il suffirait de réaliser des enquêtes sur la violence sexuelle en milieu psychiatrique afin de récolter des données fiables auprès des patientes.

En deuxième lieu, il serait bon d’instaurer des mesures de protection élémentaire. A savoir, ne jamais mélanger d’agresseurs et de victimes de violences sexuelles, et prendre en compte le passif à ce sujet des patients masculins. Nous comprenons l’idée que chaque patient mérite d’être soigné, mais pas à décharge d’autres personnes, dont les femmes, méritant tout autant d’être soignées en se trouvant en sécurité.

En troisième lieu, au cas où des violences sexuelles arrivent, il serait a minima obligatoire de reconnaître et de nommer ces violences et d’apporter les soins nécessaires à la patiente. Qu’on ne puisse empêcher le viol est une chose. Qu’on culpabilise la victime en est une autre. Nous rejoignons Muriel Salmona sur la nécessité urgente de former le personnel à une meilleure prise en charge des victimes de violences sexuelles. La réalité de la mémoire traumatique et de ses mécanismes devrait être connu par tous les soignants.

Et enfin, il serait souhaitable de réaliser une réelle sensibilisation et une formation auprès des soignants en psychiatrie pour leur enseigner une vision plus libérée des stéréotypes de genre. Et les sensibiliser ainsi à la culture du viol. Non les hommes n’ont pas des pulsions intolérables qu’il faut soulager. Non, les hommes n’ont pas le droit de considérer les patientes comme des proies et des marchandises. Oui, les patientes ont le droit de demander à un homme d’arrêter de les harceler, physiquement et moralement. Ce n’est pas parce que l’institution psychiatrique enlève tous les droits aux êtres humains qu’elle a également le droit d’enlever le droit à l’intégrité psychique et physique des femmes. Bref, réaliser un tour d’horizon de la culture masculine présente en hôpital psychiatrique nous semble crucial. La culture du viol, vue comme immuable, y fait des victimes quotidiennes qui souffrent en silence. Déjà fragilisées, ou au préalablement agressées, ces femmes ne peuvent ni dire ce qu’elles endurent (car elles ne sont pas crues), ni même témoigner de leur vécu en-dehors de l’institution.

C’est pour elles que nous avons écrit ce texte. Nous sommes libres, nous sommes sorties de l’institution totalitaire. Mais une partie de notre âme est restée là-bas… et continue de souffrir lorsque nous pensons à toutes les femmes, les jeunes filles, qui doivent subir la violence sexuelle au quotidien, en silence et avec la participation, principalement inconsciente, du personnel soignant. En clôturant ce texte, nos pensées vont vers elles et nous les remercions de la confiance mais aussi de la sororité dont elles ont fait preuve pour nous confier ces témoignages.

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